Épisode 2 – Quand le RN séduit les jeunes Auvergnats
Par Niels ROOMAN
Depuis quelques années maintenant, le parti d’extrême droite du Rassemblement national cherche à se dédiaboliser. L’opération semble connaître un certain succès puisque la flamme bleu marine à l’air de brûler dans le cœur de nombreux néo-électeurs auvergnats. Nous sommes partis à la rencontre de trois jeunes militants.
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Nous avons interrogé trois jeunes qui, non seulement votent (quand ils sont majeurs) pour le Rassemblement national (RN), mais de surcroit s’engagent au sein du parti. Ilann Gatt, 18 ans, est l’ancien responsable du RN des jeunes (RNJ) dans le Puy-de-Dôme. Il occupe désormais un poste dans la structure d’Occitanie, après avoir déménagé à Montpellier pour ses études. Éléonore Lepretre, aussi âgée de 19 ans, est étudiante en double licence droit / sciences politiques à l’Institut catholique de Vendée. Elle est originaire du bassin d’Arcachon et a rejoint le RN il y a deux ans, alors qu’elle était en terminale. Enfin, Antonin Vialette, 16 ans seulement, Vichyssois, lycéen à Montluçon et déjà engagé au sein du RNJ de l’Allier, et compte bien gravir les échelons au sein du parti. L’adolescent est un exemple flagrant de la facilité du parti d’extrême droite à séduire les jeunes, primo-votants ou même encore trop jeunes pour en avoir le droit.
Le RNJ, centre de formation des jeunes d’extrême-droite
Le Rassemblement national des jeunes est un groupement des jeunes militants du parti âgés de moins de 30 ans. Pour certains d’entre eux, le mouvement n’est qu’une simple plateforme qui permet aux jeunes adhérents de se retrouver et de militer ensemble : « Selon moi, le RNJ c’est d’abord un endroit. Il y a un réseau qui permet aux jeunes d’une même vision politique de se retrouver, ce qui fait beaucoup de bien parce qu’il y a beaucoup de jeunes qui ne sont pas issus de familles particulièrement intéressées par la politique ou de familles qui votent RN », explique Éléonore.
Pour d’autres « le RNJ » comme on dit en interne, est bien davantage, un tremplin vers l’avenir, avec le rêve de gravir les échelons petit à petit pour un jour intégrer les hautes sphères du parti et de la vie politique. Antonin n’a pas peur de sa jeunesse : « On utilise beaucoup de l’argument de l’âge dans beaucoup de domaines. Moi, j’ai la philosophie de vie de dire : “Si on ne commence pas un jour, on ne commence jamais”. Et plus tôt on commence, plus ça va être bénéfique. »
Ilann trouve l’ambition de certains jeunes quelque peu précoce et préfère faire les choses pas à pas : « Il y a toujours certains jeunes qui arrivent au Rassemblement national en disant : “Je veux finir député”. Moi, ça me fait toujours sourire. » Ilann développe les différents profils qui forment ses militants : « Il y en a en droit, en études de lettres, en études d’histoire, en études de psycho, en études même de sciences en ingénierie, donc des jeunes qui se destinent à des métiers vraiment divers et variés et des gens qui sont déjà dans la vie active. Il ne faut pas croire que tout le monde adhère au RNJ dans le but de devenir député. »
L’histoire ancienne…
Un autre point commun entre Ilann, Éléonore et Antonin est leur rejet du côté obscur du RN, plus flagrant à l’époque du Front national. S’ils sont bien conscients de cet héritage, ils « ont fait la part des choses », comme Éléonore : « Des reproches, je n’en ai pas à l’heure actuelle […] mais petite, j’ai eu des réticences au niveau de l’histoire du RN. » Éléonore évoque ensuite un sujet de discorde au sein de son parti, celui de « la constitutionnalisation de l’avortement, où le Rassemblement national a laissé libre choix à ses députés. » Le droit des femmes de disposer de leur corps, un enjeu qui n’est pas sujet à débat pour d’autres partis…
Antonin, lui, respecte strictement la voix de la justice vis-à-vis du procès du RN pour des emplois fictifs : « Si Marine Le Pen a commis des fautes, il faut qu’elle soit jugée pour ça. » Ce que l’adolescent dénonce, c’est le jugement médiatique réservé à l’ancienne cheffe du parti : « La présomption d’innocence judiciaire existe encore, mais médiatique peut être pas. »
Ilann évoque son expérience sur les marchés, au contact des gens qui ne partagent pas ses idées : « Ils nous disent : “C’est un parti d’extrême droite”. Je pense qu’ils sont vraiment choqués de voir des jeunes. Ils me disent : “Mais où est ce qu’ils sont allés vous chercher ?” »
Les jeunes militants du RN sont beaucoup questionnés, selon Ilann, notamment sur la question écologique. Pour résoudre ces problématiques, Ilann pense, contre toute attente, que le RN est le meilleur parti : « Je pense que le programme du Rassemblement National, il est bien parce que c’est l’écologie, mais souverainiste, c’est à dire qu’on promeut […] la production française [et] une électricité issue du nucléaire ».
Certaines de leurs positions – parmi lesquelles le rejet des énergies renouvelables et de la suppression des voitures thermiques au sein de l’Union européenne d’ici 2030, ou encore leur facilitation de l’usage de pesticide – sont pourtant réprouvées par des associations écologistes telles que Greenpeace ou France Nature Environnement.
Une étroite relation avec la religion
Une étude de l’Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès datant de 2016 indiquait que les « jeunes frontistes sont plus catholiques ou protestants que la moyenne des Français ». À l’époque, 69 % des militants interrogés se définissaient comme catholiques. La tendance semble toujours valable aujourd’hui – elle est en tout cas valide pour Éléonore, qui se dit « catholique pratiquante ». Elle assure cependant qu’il ne faut pas généraliser : « En fait, aller à la messe tous les dimanches, sincèrement, je suis la seule. Mais de nos jours, non, le RN n’est pas du tout enclin à un rassemblement de tous les catholiques ou traditionalistes de France. »
Ilann aussi est « catholique pratiquant ». Il explique que, « sur une trentaine de militants, une dizaine […] est catholique, donc un tiers à peu près ». Le jeune de 18 ans concède qu’en « termes religieux, dans [leurs] militants, ça va être des chrétiens en majorité ». Antonin lui, indique être « agnostique » : « Je crois qu’il y a eu une force suprême en dehors de la science qui a régi l’Univers. »
Un appétit pour « l’information »
Les trois jeunes militants interrogés semblent beaucoup s’intéresser à l’information. Ils expliquent tous s’être forgé un avis politique grâce à ce qu’ils ont pu lire dans les journaux, ou voir à la télévision. Éléonore raconte avoir commencé à lire la presse avec Le Monde, « le premier titre qu’il y avait dans [mon] environnement. » Ensuite, Éléonore s’est tournée vers Marianne, « qui n’était pas du tout de droite au début », Le Parisien, un peu plus Le Figaro. Elle « a un peu touché à tout ».
Éléonore finit par admettre qu’« évidemment, au fil des années, on développe des idées ». « Donc on se détache de certains médias qui nous paraissent moins en adéquation avec nos pensées », poursuit-elle. Cette pluralité de sources, bien que théorique, bénéficie à la jeune adhérente pour avoir des « arguments » lors de débats ou de discussions, selon elle.
Ilann aussi veille, comme il peut, à diversifier ses sources d’information : « J’essaie de lire tous les gros titres. En priorité Le Figaro et Le Monde. Je lis Valeurs Actuelles quand j’ai du temps, un peu de Libération quand j’ai cinq minutes. » Quant aux chaînes de télévision, l’ancien responsable du RNJ du Puy-de-Dôme varie aussi les fréquences pour s’informer : « France 2, France 3 Auvergne ou Occitanie (Ilann est désormais étudiant à Montpellier), LCP, Public Sénat. »
Pas de CNews sur la télévision d’Ilann, mais le jeune adhérent ne comprend pas pourquoi la chaîne de Vincent Bolloré se retrouve régulièrement sanctionnée par l’Arcom : « Ça ne me viendrait jamais à l’esprit de sanctionner Le Figaro parce qu’il est de droite ou Le Monde, parce qu’il est plus de gauche… ou de sanctionner une chaîne télé parce qu’elle est plus de droite, plus de gauche. C’est un choix éditorial de la chaîne. » Les sanctions frappant CNews ont été prononcées par l’Arcom pour diffusion de fausses informations et manquements aux obligations incombant à la chaîne, notamment en matière de pluralisme de l’information.
Ilann Gatt explique que chaque antenne du RNJ bénéficie d’un abonnement à plusieurs titres de presse, notamment La Montagne pour l’information locale dans le Puy-de-Dôme. Antonin, de son côté, lit Le Monde et France info sur son téléphone et avoue regarder « les chaînes d’information en continu comme BFM et CNews. » Lui aussi, comme Ilann, lit Valeurs Actuelles.
Antonin admet que CNews peut être considéré comme un média qui sert l’extrême-droite, mais il demande qu’on lui cite « d’autres médias qui sont pour le RN, parce qu’[il] n’en voit pas forcément ». Si le lycéen ne semble pas connaître Vincent Bolloré et son empire médiatique au service du RN, il remarque pourtant un point de divergence avec son parti quant à la figure médiatique qu’est Cyril Hanouna. Il ne le « considère pas comme journaliste, c’est un éditorialiste. »
Les jeunes pousses du RN expriment aussi une certaine méfiance envers les médias traditionnels, et s’informent majoritairement via Internet. Selon l’étude Le Front de demain, menée par l’Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès en 2016, « 66 % d’entre eux disent faire confiance à internet pour s’informer, contre 33 % pour la presse écrite régionale, 24 % la télévision, 21 % la radio, et seulement 19 % la presse écrite nationale. »
Cette remise en cause du monde médiatique se retrouve, huit ans après l’étude, dans les propos d’Ilann : « Il y a beaucoup de médias qui appartiennent aujourd’hui à l’État, qui ne respectent pas en réalité une diversité extrême dans le choix des thèmes qu’ils abordent. » En accord avec son parti, le responsable RNJ est plutôt favorable à une éventuelle fusion de l’audiovisuel public.
Niels Rooman