Épisode 6 – « Ça a viré fort d’un bout à l’autre » : quand les électeurs changent de camp
Par Juliette BALTZER
Certains électeurs effectuent des virages idéologiques aussi rapides que radicaux, passant d’un camp politique à un autre, aux idées parfois inconciliables. Entretiens avec des électeurs « girouettes » bourbonnais.
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Toute évolution du paysage politique implique le changement de camp d’une partie de l’électorat, convaincue par de nouveaux programmes ou déçue par ses anciens champions. Avec sa base électorale en progression aux dernières législatives, le Rassemblement national (RN) est le principal bénéficiaire de ces retournements de vestes. Mais des transfuges font aussi le voyage inverse. Qui sont ces électeurs « girouettes » ? L’Effervescent a rencontré deux d’entre eux, Farid, ancien électeur de gauche qui vote maintenant pour le RN, et Baptiste, ancien adhérent aux idées d’extrême droite qui vote à gauche aujourd’hui.
Des convictions individualistes
Âgé de 19 ans, Baptiste Picault étudie les sciences politiques à l’IEP de Fontainebleau. Il a commencé à se politiser avec des vidéos YouTube d’extrême droite durant le confinement, alors qu’il était encore adolescent. « Quand c’est ta première approche et que t’as que ça, tu y adhères par logique », explique-t-il. Fils d’un professeur qui se range du côté socialiste et d’une mère de gauche également, il n’a pas suivi leurs trajectoires et n’a jamais eu de souci à assumer son appartenance à des partis d’extrême droite.
« Quand tu es enfant, tu es plus enclin à adhérer à des propos individualistes et égoïstes, t’as pas encore une conscience assez développée pour te remettre en question », justifie-t-il aujourd’hui. « J’avais peur des personnes qui ne pensaient pas pareil ».
Pour Farid, les Français « sont trop assistés »
De son côté, Farid Nouni est dans le monde du travail depuis deux décennies. Âgé de 36 ans, le Vichyssois dégage beaucoup de sympathie. Les yeux cachés par des lunettes noires, il considère que les Français sont des « assistés ». Ancien électeur de gauche, il a été conquis par les idées du RN sur l’immigration. « La France n’est plus la France des années 60, c’est plus possible, on est l’un des pays qui accueille le plus d’immigrés », lance-t-il en secouant la tête.
« En France on a la sécu, le RSA, le chômage, les APL, les allocations familiales, il y a énormément de choses déjà pour le social ! Il faut aider les gens en difficulté mais c’est plus possible, il n’y a plus d’argent dans les caisses », estime-t-il. Selon Farid, la situation économique de la France ne lui permet plus d’aider les personnes dans le besoin, une situation dont « la gauche ne parle pas trop, alors que le RN au moins ose le dire ».
« L’actualité avec une bonne dose de haine »
Le point commun des deux hommes qui ont changé d’appartenance politique : ils s’informent avec des médias non traditionnels.
Baptiste a commencé à se politiser avec des chaînes d’opinion sur Youtube. Au collège, il s’abonne au Youtubeur « Le Raptor dissident ». Ce créateur de contenu publie des vidéos politiques. Il expose, notamment, des propos complotistes, masculinistes et sexistes. La description de sa chaîne annonce déjà sa couleur : « l’actualité avec une bonne dose de haine. » « À cette époque je trouvais qu’ils avaient un argumentaire très bien pensé, que leur pensée était logique, pour moi ça coulait de source mais aujourd’hui je trouve qu’elle est fermée », lance-t-il.
Au lycée, Baptiste s’intéresse à d’autres Youtubeurs. Il regarde les vidéos de Hugo Décrypte, journaliste et créateur de contenu suivi par plus de trois millions d’abonnés sur Youtube. Celui-ci « incarne l’information accessible aux jeunes » et est reconnu pour diffuser une information plutôt neutre. En classe de première, Baptiste commence à lire la presse et notamment Le Monde. Actuellement, l’étudiant s’informe notamment sur Twitch, avec les commentateurs politiques Jean Massiet ou Clément Viktorovitch. « Je lis la presse écrite et je paye un abonnement au média The Economist, explique-t-il. Par contre, je n’écoute jamais la radio et je ne regarde jamais la télé. »
L’impact des figures charismatiques
De son côté, Farid s’informe quotidiennement avec les réseaux sociaux et la télévision. « Je regarde beaucoup Instagram ! Je suis abonné aux chroniqueurs de Touche pas à mon poste (TPMP) et à Jordan Bardella dessus », déclare-t-il en regardant son écran. Les deux uniques chaînes qu’il regarde à la télévision sont BFMTV et C8. « Sur BFMTV, j’aime bien regarder les débats, mais mon émission préférée reste TPMP », déclare-t-il, souriant à pleines dents. Présentée par l’animateur Cyril Hanouna sur C8, l’émission paraît traiter l’actualité politique et sociétale, mais est en réalité une chaîne de divertissement aux relents trash.
Aujourd’hui, l’émission est pointée du doigt comme la porte-parole de l’extrême droite au sein du paysage audiovisuel français, en raison des liens entre son animateur, le propriétaire de la chaîne, le très droitier Vincent Bolloré, et les personnalités politiques d’extrême droite. « Hanouna, c’est le seul animateur qui invite des personnes du RN ! Il a été accusé de racisme alors qu’il est super ouvert sur tous les sujets », pense Farid. « TPMP m’a fait voter pour le RN », confie le Vichyssois.
« TPMP m’a fait voter pour le RN » Farid Nouni
« Le RN faut dire que c’est plus le FN »
Il fut pourtant un temps où le trentenaire votait à gauche. « Avant, je votais à gauche car j’étais conquis par son plan social, l’aide proposée aux personnes démunies et aux réfugiés », indique-t-il. « Après m’être abstenu en 2017, en 2022, j’ai voté pour Macron et il nous a tous bernés ! Il est très convaincant et il endort les gens », dit-il en haussant le ton d’un air révolté.
« J’ai arrêté de voter à gauche car il n’y a pas de résultat ! », lance-t-il. « Je me suis rallié au RN car il faut du changement ! Le RN faut dire que c’est plus le FN et j’ai toujours aimé Marine », s’exclame le Vichyssois.
« Quand on était plus jeunes, les gens se cachaient, ils n’osaient pas dire qu’ils votaient pour le FN de peur de se faire agresser, maintenant les gens le disent ouvertement et je trouve que c’est bien », déclare Farid. « On a le droit à la parole en France, je trouve que c’est important, chacun ses opinions », complète le trentenaire.
« Je suis très à gauche économiquement mais je garde une forme de conservatisme ! » Baptiste Picault
De son côté, Baptiste a changé d’appartenance politique en terminale et sur la première année de fac. « Je suis très à gauche économiquement mais je garde une forme de conservatisme ! Je rejette le libéralisme, je suis écologiste et je suis pour la redistribution des richesses », énumère-t-il. « Maintenant là où je suis le plus proche c’est entre Ruffin et les communistes, mais je ne m’identifie pas dans un parti particulier », explique le jeune homme.
« La gauche n’avait pas de figure adaptée sur ce terrain-là »
Baptiste admet qu’il a adhéré à des valeurs d’extrême droite parce que les personnes qui en faisaient la promotion étaient des « figures charismatiques de force ». « Ce qu’on cherchait c’était du cash, des pensées qui tenaient la route dans un moment où je pense que la gauche n’avait pas de discours adaptés sur ce terrain-là ». À cette période sur YouTube, les chaînes d’opinion comme celle d’Usul classées à gauche de l’échiquier politique ne pèsent pas à côté de celles de droite. « Il n’y avait pas de figures aussi importantes à gauche », rappelle-t-il. Le Vichyssois Farid Nouni a lui aussi été conquis par des personnalités charismatiques. « Jordan Bardella, il parle bien et il est très présent sur Instagram ! Ça m’a conquis », raconte-t-il.
Dans un contexte actuel flou où une majorité peine à se dessiner, ces électeurs « girouettes » sont susceptibles de faire basculer l’avenir politique. C’est donc entre leurs mains que se joue l’avenir.
Juliette Baltzer