Épisode 1 – Extrême droite : l’histoire complexe d’un mouvement marginal devenu incontournable
Par Tylian AURIOL
Depuis le mois de juillet 2024, l’extrême droite française, représentée par le Rassemblement national et son président, Jordan Bardella, est devenue la première force politique du pays. Retour sur l’évolution de cette mouvance et sa tentative de redéfinition depuis la Libération en 1945, avec l’appui de l’historien et politologue Michel Promérat.

Depuis que le Front national (FN) a changé de nom, en 2018, pour devenir le Rassemblement national (RN), la formation fondée par Jean-Marie Le Pen réfute l’appellation de parti d’extrême droite, pourtant validée par le Conseil d’Etat dans une décision du 11 mars 2024, et s’efforce de faire oublier son nauséabond héritage historique. Raison de plus de s’intéresser à l’histoire de cette mouvance et à ses derniers avatars, en compagnie de Michel Promérat, historien et politologue au Centre international d’études et de recherche de Vichy sur l’Histoire de France (CIERV).
D’abord, une définition : le terme d’extrême droite désigne un courant politique situé à la droite de la droite traditionnelle sur l’échiquier politique. Elle se caractérise généralement par des positions nationalistes, autoritaires et conservatrices.
L’extrême droite est déjà présente dans le paysage politique français à la fin du XIXe siècle. On la retrouve derrière l’accusation injuste de haute trahison proférée contre le capitaine Alfred Dreyfus en raison de sa religion juive. Elle multiplie les démonstrations de force dans les années 1930, conspuant avec véhémence la République au cours de manifestations violentes à Paris. Mais, au sortir de la Seconde guerre mondiale, elle bat sérieusement de l’aile. Et pour cause : « Une grande partie de celle-ci est ralliée à la Collaboration [avec l’occupant nazi, ndlr]. Mais pas seulement ; certains sont gaullistes et résistants », explique Michel Promérat.
Beaucoup fuient vers l’Allemagne, à Sigmaringen. D’autres prennent la route de l’Espagne ou de l’Amérique du Sud. Ceux qui n’ont pas cette chance sont condamnés à des peines de prison, à minima, ou des peines de mort. C’est le cas de l’écrivain Robert Brasillach, fusillé le 6 février 1945 pour crime d’intelligence avec l’ennemi. Dans la France de la Libération, les mouvements se font rares, quasiment inexistants. « L’extrême droite est complètement déconsidérée », continue l’historien.
Ce n’est qu’à partir de la fin des années 1940 que ces personnages associés au régime de Vichy sortent de l’ombre, notamment par la voie littéraire. Maurice Bardèche est, à l’époque, un vecteur de l’idéologie extrémiste. Il publie notamment, en 1948, le livre à scandale (qui lui a valu un procès) Nuremberg ou la terre promise.
À l’échelle nationale, des groupes ultra-conservateurs, idéalisant le Maréchal Phillipe Pétain, leader de la France collaborationniste durant la seconde Guerre Mondiale, se forment et une Association de Défense du Maréchal Pétain (ADMP) voit le jour en 1951 sous la houlette de Jacques Isorni, l’avocat de Pétain lui-même.
La guerre d’Algérie comme première bascule
En 1954 débute une guerre dont les tenants et aboutissants restent encore tabous dans de nombreux foyers français aujourd’hui. L’Algérie réclame son indépendance, la France, elle, veut garder sa colonie en Afrique du Nord. Jusque-là discrète sur le terrain politique, l’extrême droite refait surface par des mouvements revendiquant l’Algérie française, d’abord en Afrique du Nord puis en métropole. Comme bouc émissaire, ces groupes désignent le président du Conseil, Pierre Mendès France, « un juif qui fait resurgir les idées les plus antisémites de ses rivaux, sur lesquelles se base le nouveau socle de l’extrême droite encore marginale », selon Michel Promérat.
Les militaires, les pieds-noirs sont des soutiens de cette extrême droite qui se construit notamment à travers le poujadisme, inspiré par Pierre Poujade, syndicaliste. Le mouvement populiste est, à l’origine, une rébellion des petits commerçants face à la hausse des impôts. « On retrouve déjà l’idée de l’anti-fiscalité, de l’ennemi commun », souligne le politologue. En 1956, aux élections législatives, une cinquantaine de députés poujadistes siègent à l’Assemblée, dont un certain Jean-Marie Le Pen, alors plus jeune parlementaire (27 ans) présent sur les bancs.
À partir de 1960, Charles de Gaulle, président de la République et jusque-là favorable à l’Algérie française, change son fusil d’épaule et comprend que garder l’Algérie semble impossible. Certains gaullistes radicaux se sentent trahis. L’extrême droite joue alors son premier grand rôle depuis l’après-guerre, notamment à travers la formation de l’Organisation de l’Armée Secrète (OAS), pour conserver l’Algérie française, multiplie les attentats dans la colonie comme en France, allant jusqu’à viser le Général de Gaulle et son entourage proche comme André Malraux, ministre de la Culture.
Lors de la première élection présidentielle au suffrage universel, en 1965 -une innovation de la Ve République, proclamée trois ans plus tôt-, Jean-Louis Tixier-Vignancour est le candidat présenté par l’extrême droite. Son score est faible, 5,2 %, mais non négligeable. Depuis, l’extrême droite a toujours présenté des candidats aux grandes élections et a toujours augmenté son score.
Années 1970 : une structuration et la quête d’un électorat type
La décennie des années 1970 permet à l’extrême droite de se structurer autour de Jean-Marie Le Pen et de son parti politique, le Front national, fondé en 1972. Parmi ses membres, on retrouve beaucoup de nostalgiques de l’Algérie française, mais aussi parfois du régime de Vichy ou encore de partisans nazis comme Pierre Bousquet, ancien Waffen-SS.
La création du FN arrive dans une période peu propice aux « antisystèmes ». En plein dans les Trente Glorieuses, l’économie française se porte bien, le chômage est au plus bas. Ce n’est qu’à partir de la seconde partie des années 1970 que le FN prend une envergure tout autre. Les chocs pétroliers de 1973 et 1979 font exploser le chômage. Dans une société qui tend vers l’ultra-libéralisme, les ouvriers, les Français exerçant un métier précaire et la France rurale commencent à se rallier au Front national en espérant un changement de système.
En 1983, premier tournant majeur : un candidat du FN est élu aux élections municipales de Dreux. Il s’agit de la première victoire électorale pour le parti. En 1984, le FN réalise une percée aux élections européennes avec 10,95 % des voix. Le phénomène attire l’attention de chercheurs comme l’historien Michel Winock, qui analyse ce vote comme l’expression d’une protestation contre l’élite politique et contre l’immigration
La normalisation au XXIe siècle
Un nouveau siècle débute et le Front national fait sensation. À l’élection présidentielle de 2002, Jean-Marie Le Pen passe le premier tour et se retrouve au second face au président sortant Jacques Chirac. Si le FN ne parvient pas à l’Elysée (il ne recueille que 17,79 % des voix au second tour), il devient une réelle option pour un renouvellement politique.
Les dynamiques européennes et les nouveaux enjeux politiques français ont permis à l’extrême droite de conserver le socle de son électorat en s’appuyant sur les populations « oubliées », le monde rural, mais aussi de s’implanter dans toutes les autres catégories socio-professionnelles. « En 2002, la France était dans la rue lorsque Jean-Marie Le Pen accédait au second tour, aujourd’hui voir le RN au second tour n’est plus une surprise. La montée de l’islamisme radical, la crise agricole et le niveau de vie qui ne cesse de se dégrader surtout depuis le Covid-19, sont tout un ensemble d’éléments favorables à l’augmentation du score de l’extrême droite », analyse Michel Promérat.
Dix ans plus tard, « la xénophobie reste une partie majeure de l’idéologie d’extrême droite. Ses partisans ont la sensation d’être dépossédés, soumis à une vague d’immigration massive qui modifierait la culture nationale, poursuit le scientifique. Tout cela reste bien ancré. C’est juste lissé, joliment poli pour sortir de ce cliché aux yeux du grand public, surtout depuis l’arrivée de Marine Le Pen en 2011. »
En effet, si depuis quinze ans le parti (devenu Rassemblement national) progresse de façon exponentielle, c’est aussi grâce à cette « dédiabolisation » opérée par Marine Le Pen, évinçant les membres les plus « problématiques », comme les nostalgiques les plus affichés du régime de Pétain.
Depuis dix ans, les médias ont une part prépondérante dans la montée de l’extrême droite. De nombreux groupes se sont développés pour servir au public une information en continu sous le prisme de l’idéologie du RN. Vincent Bolloré, actionnaire majoritaire de plusieurs médias a complètement chamboulé le paysage médiatique français et a réussi à faire du RN la première force politique française grâce à des titres comme Valeurs Actuelles ou le JDD et des chaînes de télévision comme CNews. « Pour devenir une force politique, il faut d’abord gagner la bataille culturelle et c’est ce que le RN est en train de faire grâce aux nouvelles technologies et à la sphère médiatique », conclut Michel Promérat.
Tylian Auriol