Épisode 5 – À Vichy, la reconstruction d’une image écornée

Par Pierrick MOUEZA

Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, la cité balnéaire de Vichy s’efforce de réhabiliter son nom, terni par le gouvernement collaborationniste et criminel qu’elle a abrité, contrainte et forcée, pendant quatre ans. Histoire d’une tentative de séparer la ville du régime.

« Pétain, décidément, à Vichy, n’a pas fait que du bien. » C’est par cet euphémisme ironique que l’historien et chroniqueur de France Inter Jean Lebrun conclut, le 7 décembre 2021, son billet sur le passé tourmenté de la ville d’eaux, réalisé à l’occasion d’une visite du président Emmanuel Macron. Le journaliste fait référence aux 175 juifs qui avaient élu domicile à Vichy et qui furent déportés par le régime du maréchal Pétain, installé de 1940 à 1944 dans les palaces de la cité bourbonnaise. Mais le chef d’État n’a pas non plus fait de bien à la ville qui a hébergé ses ministères, dont le nom est désormais associé à l’histoire sombre de la Collaboration. Pourtant, comme le rappelle Jean Lebrun, « Vichyssois, habitant de Vichy, ça n’équivaut pas à Vichyste ».

Génération après génération, les maires de Vichy se sont efforcés, chacun à leur façon, de laver l’image de leur ville de l’opprobre laissé par le régime collaborationniste.

La municipalité entre alors dans une bataille portant sur « l’utilisation des mots » Michel Promérat, historien

Juste après la guerre, « le nouveau maire, qui était un résistant, façonne un récit autour d’un double axe. D’un côté il y a une forte volonté d’insérer la mémoire locale dans la mémoire nationale qui est en train d’être dictée par le général De Gaulle, explique Audrey Mallet, docteure en histoire contemporaine et chercheuse au CNRS. D’un autre côté, on a un rejet violent de cette France de De Gaulle qui stigmatise les Vichyssois à cause de l’utilisation de l’expression régime de Vichy. »

En effet, Vichy est pointée du doigt comme la ville où l’extrême droite s’est développée et a collaboré avec l’Allemagne nazie. La municipalité entre alors dans une bataille portant sur « l’utilisation des mots », explique Michel Promérat, historien et directeur du Centre international d’études et de recherche de Vichy sur l’histoire de la France de 1939 à 1945 (CIERV). Les dénominations peu flatteuses sont légion : « régime de Vichy », « gouvernement de Vichy » voire « traîtres de Vichy », énumère le directeur du CIERV de Vichy.

Cette bataille se poursuit à travers les décennies. En 1996, Claude Malhuret, maire de 1989 à 2017, écrit à Maurice Druon, secrétaire de l’Académie française, en lui demandant de « veiller à ce que distinction soit faite entre vichyssois et vichystes » dans le Dictionnaire de l’Académie française, explique Michel Promérat dans son livre 1940 – Pétain et le gouvernement s’installent à Vichy.

Une politique mémorielle de silence

Mais, en dehors de ce combat lexical, la municipalité opte rapidement pour une politique du motus et bouche cousue. Pierre-Victor Léger, qui était maire de Vichy pendant les années noires – il a gouverné la ville de 1929 à 1944 – est l’initiateur de cette stratégie du mutisme lorsqu’il retrouve brièvement son mandat en 1949, avant de décéder l’année suivante. « Il met en place une politique mémorielle de silence en quelque sorte », explique la chercheuse Audrey Mallet. La ville ne veut plus entendre parler d’extrême droite. « Tout ce qui importe c’est retrouver les beautés d’antan et faire revivre le tourisme thermal », estime-t-elle.

La « période du silence » se perpétue jusqu’à l’ère de Claude Malhuret, qui va jusqu’à limiter les tournages de films dans la ville et rejette les demandes d’autorisation pour les conférences portant sur Vichy sous l’occupation, signale Michel Promérat.

Retrouver le tourisme coûte que coûte

Aujourd’hui encore, la mairie de Vichy lutte pour faire passer l’image de sa commune de « ville coupable » à « ville victime ». Frédéric Aguilera, son actuel maire, perpétue la bataille des mots. « La ville de Vichy, qui n’eut point à choisir de 1940 à 1944 son destin, ne saurait être associée à la déchéance du gouvernement qui lui fut alors arbitrairement imposé », écrit-il sur le réseau social X en citant Charles De Gaulle. Mais à l’inverse de certains de ses prédécesseurs, lui prône une politique mémorielle plus active.

L’autre grand volet de la politique mise en œuvre par la municipalité pour faire oublier la parenthèse pétainiste autant que pour relancer son activité économique, c’est le développement du tourisme. « En 1946, [l’activité thermale] reprend pendant sept, huit ans de façon un peu moins forte qu’avant-guerre. À partir des années 50, c’est le début de l’effondrement », détaille Michel Promérat. Au niveau sociologique, la ville voit aussi changer le profil des curistes. « Les curistes d’avant-guerre étaient des gens fortunés », reprend l’historien. « Après-guerre c’est fini. Ceux qui viennent sont là parce que leur médecin leur a prescrit et la Sécurité sociale les rembourse ». La ville connaît un certain déclin économique dû à ces transformations.

L’idée est de montrer que « Vichy est une ville qui se transforme, qui rompt avec son passé » Michel Promérat

Dans les années 1950, Pierre Coulon, qui a succédé à Pierre-Victor Léger à la mairie, lance, pour contrer ce déclin, la ville « dans un très grand programme de rénovation et de construction », explique Michel Promérat. Les constructions se multiplient : le pont-barrage, qui aboutit à la formation du lac d’Allier, le lycée Albert Londres, le centre de ressources, d’expertise et de performance sportive (CREPS). À travers ces nombreux projets, l’idée est de montrer que « Vichy est une ville qui se transforme, qui rompt avec son passé et qui est désormais une ville de la jeunesse, du sport, de la santé », estime l’historien.

« Dans les années 1950, les curistes internationaux viennent principalement des colonies, par exemple d’Afrique du Nord, indique Audrey Mallet. L’eau de Vichy était particulièrement conseillée en cas de paludisme donc on conseillait aux coloniaux, aux pieds-noirs de venir en cure tous les ans. » Pierre Coulon investit pour faciliter l’accès à la ville thermale et développer cet échange entre l’Afrique du Nord et Vichy. « Nous terminons de parfaire l’équipement de notre aérodrome international qui assure déjà les liaisons quotidiennes avec l’Afrique du Nord », se réjouit-il dans un discours.

Le passé ne cesse de revenir

Malgré cette volonté de faire évoluer Vichy, le passé ne cesse de revenir. Dans les années 1960, des commémorations de Pétain, impensables dans l’immédiat après-guerre refont leur apparition. « Par exemple, en 1966, au centre culturel Valery Larbaud, deux conférences sont organisées avec l’avocat de Pétain », détaille Audrey Mallet. « Ces événements sont organisés sans aucun tabou », continue-t-elle. L’extrême droite installe donc une sorte de banalisation de ce contre quoi se sont battus les différents maires de la ville.

Plus récemment, une conférence organisée pour l’anniversaire de la naissance de Robert Faurisson, « figure nationale du révisionnisme et de l’antisémitisme », a suscité l’indignation de la mairie. Le communiqué de la ville sur cette affaire est d’ailleurs titré : « L’extrême droite antisémite et révisionniste n’est pas la bienvenue à Vichy ! » Ce document explique ensuite que, parmi les personnes réunies pour cet événement se trouvent des figures du révisionnisme et du négationnisme. C’est le cas d’Ursula Haverbeck, « condamnée par la justice allemande pour révisionnisme ».

Le maire de Vichy, Frédéric Aguilera, conclut ainsi son communiqué : « L’extrême droite a déjà volé une partie de l’histoire de Vichy, pas question de la laisser salir une nouvelle fois l’image de notre ville trop souvent associée à tort à cette idéologie ».

Pierrick Mouëza