Épisode 3 – Entre discours et réalité, l’immigration au cœur de la discorde

Par Selim BEN ABDALLAH

Une France des campagnes menacée « d’effacement », une prétendue insécurité grandissante dans les zones rurales. Dans son programme, le Rassemblement national place l’immigration dans une position de bouc émissaire pour capitaliser sur les craintes des électeurs. Et le même discours est servi, à l’échelon local, aux électeurs de l’Allier.

Marine Le Pen, ancienne présidente du Rassemblement National, est sur un tracteur à Courtenay dans le Loiret, le 19 mars 2022.
Un an après sa première candidature à l’élection présidentielle, Marine Le Pen avait démarré en avril 2013 un « Tour de France des oubliés » avec pour but de gagner le vote des campagnes. Crédit : D. R.

Le Rassemblement national (RN) a fait de l’immigration un thème central de son programme politique, et ce depuis sa genèse. Mais entre le discours particulièrement alarmiste du parti et les réalités statistiques sur l’immigration, notamment dans les zones rurales comme l’Allier, il y a un contraste qui soulève certaines interrogations. D’abord, comment s’explique ce décalage, et ensuite, pourquoi les stratégies du RN s’avèrent-elles si efficaces dans les territoires ruraux ? Pour mieux comprendre, il faut retracer l’évolution de ce discours, ses déclinaisons locales et ses récupérations opportunistes.

L’ancrage d’un discours migratoire identitaire

Depuis les années 2000, le Rassemblement national, lorsqu’il était encore le Front national (FN), a pratiquement construit son succès sur la dénonciation d’une « immigration massive ». En 2002, sous la présidence de Jean-Marie Le Pen, l’immigration était décrite comme une triple menace : économique, identitaire et sécuritaire. « L’immigration, c’est l’insécurité », affirmait le leader historique du FN. Aussi simple qu’ils puissent paraître, les slogans de ce genre marquent les esprits et aident le parti à s’accaparer des votes en capitalisant sur les craintes liées à l’immigration.

Lorsqu’il accède au second tour de l’élection présidentielle de 2002, une partie de son succès repose ainsi sur la capacité du FN à polariser l’électorat en liant insécurité et immigration. Les statistiques montrent pourtant que cette corrélation est largement infondée. En Auvergne, par exemple, la part des immigrés dans la population était parmi les plus faibles de France. Au 1er janvier 2008, la région comptait 64 800 immigrés selon l’Insee, soit seulement 4,8 % de sa population. La majorité d’entre eux résidait dans les zones urbaines comme Clermont-Ferrand, loin des campagnes où le vote FN commençait pourtant à s’implanter. Ce paradoxe est déjà un signe : ce n’est pas la réalité migratoire qui détermine le vote FN, mais la perception d’une menace, alimentée par le discours du parti.

Gagner le vote des campagnes

Lorsque Marine Le Pen prend la tête du FN en 2011, elle amorce une stratégie de « dédiabolisation ». Si le thème de l’immigration reste central, son traitement évolue : les expressions les plus polémiques, telles que « invasion migratoire », sont remplacées par des termes comme « maîtrise des flux migratoires » ou « préférence nationale ». Ces ajustements visent à séduire des électeurs modérés, tout en conservant une ligne ferme sur l’immigration.

Avant même l’arrivée de Marine Le Pen à la présidence du parti, il y a eu une évolution de la sociologie et de la géographie électorales du Front national, qui a entraîné un repositionnement opportuniste à destination des territoires ruraux, explique le docteur en sciences politiques Guillaume Letourneur à Mediapart. Marine Le Pen oriente rapidement sa communication, ses discours et son programme vers les zones rurales. Cela n’était pourtant pas forcément le cheval de Troie de son père. Depuis les années 1980-1990, le discours anti-immigration du FN était en effet centré sur les banlieues, puisque Jean-Marie Le Pen convoitait plutôt des territoires urbains.

Marine Le Pen maintient quant à elle l’idée d’une politique « d’immigration zéro », assortie de mesures comme la suppression des prestations sociales pour les étrangers non-européens. Lors des élections présidentielles de 2017 et 2022, elle obtient respectivement 33,9 % et 41,5 % des suffrages au second tour, preuve de l’élargissement de son électorat.

Jordan Bardella, qui lui succède en 2022, se rapproche davantage de l’imaginaire du Front National de l’époque de Jean-Marie Le Pen. Il n’a jamais caché sa proximité avec les banlieues et les territoires urbains. La ruralité lui est plutôt étrangère. Mais sous l’aile de sa mentor Marine Le Pen, il continue à orienter le discours du RN vers les campagnes.

Quant à l’immigration, il durcit à nouveau le ton tout en modernisant la communication du RN. Lors d’un meeting à Marseille en mars 2024, il évoque « l’effacement de la France » dû à l’immigration, un thème qu’il décrit comme une « priorité absolue ». Ce discours est repris localement presque mot pour mot. Viviane Monnay, suppléante du candidat RN Rémy Queney dans l’Allier lors des dernières élections européennes, a elle aussi déclaré lors d’un entretien qu’« à travers l’immigration, la France s’efface ». Ces mots résonnent avec force dans des territoires ruraux où le sentiment identitaire reste profondément ancré.

Une stratégie basée sur le sentiment d’insécurité

Le Rassemblement national reprend ses grandes thématiques et sa grille de lecture classique sur l’immigration et l’insécurité, et les plaque sur les mondes ruraux. Lorsque l’on demande à Rémy Queney si l’immigration peut représenter un problème dans l’Allier, il répond avec l’un des arguments phares du RN : la « préférence nationale ». Selon lui, « à partir du moment où un travailleur français est mis en concurrence avec quelqu’un arrivé récemment en France, les employeurs vont privilégier les immigrés qui seront employés à moindre coût ».

Les candidats RN dans les zones rurales tentent de cliver sur l’immigration, non seulement à l’échelle nationale, mais aussi à l’échelle locale : « Le contrôle de l’immigration ne se fait pas qu’aux frontières, il se fait aussi localement », proclame Viviane Monney. En dehors des discours, on le voit également dès qu’un centre d’hébergement de réfugiés est implanté dans un département rural. La fédération locale saisit généralement l’occasion pour se mobiliser.

Dans des départements comme l’Allier, où l’immigration est faible (16 263 immigrés sur une population de 339 384 en 2016, selon l’INSEE), le RN parvient pourtant à s’imposer de plus en plus et s’accaparer les votes. Eddy Fougier, politologue, a tenté d’expliquer ce paradoxe : « Les études ont montré depuis longtemps qu’il n’y a pas nécessairement de lien entre la présence migratoire et le vote RN. C’est le cas dans le monde rural. Ce qui semble inquiéter une partie des ruraux, ce sont les débordements en termes d’insécurité en provenance des villes proches. »

L’affaire du meurtre de Thomas à Crépol, en novembre 2024, illustre cette dynamique. Un jeune homme, poignardé lors d’un bal de village, a été tué par des jeunes issus des quartiers populaires de Romans-sur-Isère. Bien que l’enquête soit en cours, le RN s’est empressé de politiser ce drame, y voyant la preuve des dangers supposés liés à l’immigration.

Jordan Bardella a ainsi déclaré : « Cette tragédie montre que les campagnes ne sont plus un refuge face à l’insécurité. » Selon Eddy Fougier, « le RN exploite ce sentiment d’insécurité pour renforcer son discours, même là où les réalités migratoires sont faibles ou inexistantes ».

Un décalage assumé entre discours et réalité

L’efficacité du RN repose sur sa capacité à ancrer dans l’esprit des électeurs l’idée d’une menace diffuse, qui transcende les chiffres. En Auvergne et dans l’Allier, où la proportion d’immigrés reste largement en deçà de la moyenne nationale, ce discours trouve pourtant un écho. En se posant comme le protecteur des « oubliés de la République », le RN capte un électorat inquiet pour son avenir et en quête de réponses à des problèmes bien réels, mais souvent déconnectés de l’immigration.

Les campagnes du RN, habilement construites autour de l’émotion et de la peur, masquent souvent les enjeux structurels qui affectent ces territoires, à savoir : précarité économique, désertification médicale, manque de services publics. En cela, l’immigration devient un écran, un sujet qui mobilise mais détourne parfois des véritables priorités locales.

Selim Ben Abdallah