Épisode 1 – Du rouge au bleu : analyse d’un tournant politique
L’Allier partage avec ses voisins, les départements de la Creuse et de la Nièvre, un fort ancrage historique à gauche. Comme eux, il a pourtant vu progresser fortement l’extrême-droite lors des dernières législatives. Tentative d’analyse comparée d’un bouleversement politique.
Ancrage politique à gauche, structure économique, profil des figures politiques locales… L’Allier, la Creuse et la Nièvre, bien qu’appartenant à trois régions différentes (Auvergne Rhône-Alpes, Nouvelle Aquitaine, Bourgogne Franche-Comté), partagent nombre de similitudes. Sans surprise, les trois voisins sont aussi confrontés aujourd’hui à une même ascension de l’extrême droite. Avec des élus de ces départements, explorons les transformations sociales, économiques et politiques qui ont conduit ces départements à passer, totalement ou partiellement, du rouge de la gauche au bleu de l’extrême droite.
Territoires ruraux et pôles industriels déclinants
- Nièvre
La Nièvre est un espace profondément hétérogène avec au sud-ouest des plaines plutôt ouvrières et à l’est le massif du Morvan, à dominante agricole. Le département a une orientation majoritaire pour la viande bovine et les productions végétales pour nourrir les bêtes, mais s’ouvre de plus en plus à la viticulture : 86 % de ce que produit le département provient d’un de ces trois domaines. Clamecy est l’un des bassins industriels majeurs du département. La ville abrite une usine de produits chimiques Solvay. De 1919 à 1966, l’usine connaît une prospérité sans précédent, avec 600 salariés à son maximum, reposant sur un procédé de carbonisation du bois. Des salariés vivent autour de l’usine dans des logements ouvriers à proximité d’équipements sportifs, d’une gare et d’une chapelle : une ville s’établit dans la ville. Le déclin de l’exploitation du bois entraîne une baisse de l’activité à partir de 1981 et une reconversion dans la chimie fine ainsi que le licenciement de dizaines d’ouvriers.
- Creuse
L’économie du département repose sur l’agriculture (majoritairement l’élevage), la sylviculture et l’artisanat (comme la tapisserie d’Aubusson). L’agriculture occupe le tiers de la Creuse et a une telle place, qu’on dit qu’« il y a plus de vaches que d’habitants » (418 000 contre 116 617). Ces grandes exploitations se trouvent principalement au nord et à l’est du département. La très forte spécialisation en production de viande bovine rend la filière dépendante d’acteurs économiques extérieurs et des aides à la production de la PAC (Politique Agricole Commune). Elle fragilise donc le département en cas de crise de la filière bovine, une crise à l’ordre du jour, confrontant les agriculteurs creusois à des difficultés financières, logistiques et sociales.
- Allier
À l’image de la Creuse et de la Nièvre, le pays Bourbonnais est un territoire rural dont 89 % des terres sont utilisées par l’agriculture ou recouvertes par les forêts. Avec environ 338 000 habitants, l’Allier se compose de 19 cantons et 317 communes. Un territoire constitué de différentes zones dites naturelles, comme la Montagne bourbonnaise ou les vallées et les plaines du Val d’Allier. Il existe également trois aires urbaines : Moulins (préfecture), Montluçon et Vichy (sous-préfectures), respectivement au nord, au sud-ouest et au sud-est de l’Allier. En fort contraste historique avec le milieu agricole du bocage bourbonnais environnant, le bassin de Montluçon constitue, depuis le début du XIXe siècle, le principal bastion ouvrier du département.
Des valeurs historiques de la gauche sociale
- Nièvre
La Nièvre est marquée par l’empreinte de l’ancien président de la République, François Mitterrand. À partir des années 1960, celui-ci parvient à faire de ce département un véritable fief électoral. Lorsqu’il se présente en 1981, il recueille 39,32 % des voix dans « son » département, contre 25,85 % pour la moyenne nationale. François Mitterrand parvient à fidéliser l’électorat nivernais autour de la construction d’une culture politique de gauche. Les élections législatives de 1997, 2002 et 2007 conduisent à l’Assemblée nationale principalement des députés socialistes tels que Christian Paul qui restera 20 ans à l’hémicycle avant de revenir sur ses terres et de se présenter à la mairie de Lormes (58).
Suivront alors des années d’adhésion au Parti socialiste : les socialistes conquièrent la région en 2004, maintiennent leurs positions lors des élections municipales de 2001 et 2008 et arrivent en tête lors des élections présidentielles de 2002, 2007 et 2012 dans les principales communes de l’agglomération de Nevers. Cette dynamique de gauche est renforcée par des militants politiques actifs et engagés : la Nièvre est un fief socialiste.
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- Creuse
La fin de la Seconde Guerre mondiale permet au Parti Communiste Français et aux Francs-tireurs de diriger la majorité des communes, donnant à la Creuse le surnom de « Petite Russie ». Les socialistes persistent dans le sud du territoire et dans les gros centres urbains, comme Guéret et La Souterraine.
Le département compte aussi des figures socialistes, telles que Paul Pauly, (sénateur de 1946 à 1973, président du conseil général de 1946 à 1973 et maire d’Aubusson de 1965 à 1973), André Chandernagor (sénateur de 1958 à 1981 et ministre délégué auprès du ministre des Relations extérieures, chargé des Affaires européennes) et Jean-Jacques Lozach (à la tête du Conseil départemental de 2001 à 2015 et sénateur depuis 2008). Mais ces anciennes figures de la gauche ont du mal à fédérer un électorat vieillissant.
- Allier
Il faut remonter à la fin du XIXe siècle pour observer dans l’Allier les premières traces d’affirmation de la gauche. Le mouvement du guesdisme, inspiré du socialiste Jules Guesde, est l’ancêtre de la gauche radicale au cœur de l’Allier. Ces valeurs dominent au sein de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO). Contre une révolution immédiate et le socialisme réformiste, le guesdisme prône une Révolution préparée, méthodique pour la lutte des classes. Une idéologie qui résonne dans les contrées rurales et ouvrières de l’Allier, comme dans la commune de Commentry, où le premier maire socialiste, Christophe Thivrier, est élu en 1882. Au début du XXe siècle, le monde agricole et rural est fragilisé par des crises successives, qui conduisent à un dépeuplement de ce territoire. Les industries du bassin de Montluçon et les nombreuses coopératives agricoles sont des foyers de contestation et de revendications sociales. Les ouvriers et agriculteurs, confrontés aux conditions de travail difficiles et aux salaires précaires, trouvent dans le communisme une idéologie porteuse d’espoir et de justice sociale. Il existe cependant une segmentation. Le milieu urbain et ouvrier est plutôt rattaché à Montluçon et ses alentours, et le territoire du Bocage est largement rural et agricole. En 1920, le premier parti communiste Français naît au congrès de la SFIO de Tours. C’est l’arrivée de la Section française de l’Internationale communiste (SFIC, futur PCF), soutenue par les militants agricoles du Bocage. Les socialistes montluçonnais sont restés fidèles à la SFIO, marquant une scission entre les deux camps.
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La fédération communiste de l’Allier voit le jour en 1921. Sans surprise, le nouveau parti est essentiellement composé des personnes issues de la campagne, à l’exception des dirigeants, souvent des ouvriers montluçonnais qui concentrent les objectifs sur la concurrence socialiste. Les adhérents du parti se retrouvent alors sous une nouvelle bannière, celle du syndicalisme paysan.
Après la guerre, ce sont au total 13 000 adhérents qui forment les rangs communistes de l’Allier, contre 2 600 en 1940. Le communisme ne se limite pas aux élections. Il s’exprime également à travers une vie associative riche, des syndicats puissants (CGT, CGA…), et une culture populaire marquée par l’engagement politique. Des fêtes populaires, comme la fête de L’Humanité, mobilisent chaque année des milliers de sympathisants et militants. Ce maillage politique et social a longtemps fait de l’Allier un territoire incontournable pour la gauche française.
La montée du RN sur fond de transformations
- Nièvre
Entre 1999 et 2010, la Nièvre perd 3 000 habitants, du fait du vieillissement de sa population. La disparition de cette génération de vieux adhérents aux idées socialistes entraîne un déclin électoral de la gauche, aggravé par la désindustrialisation. Pour Christian Paul, maire de Lormes, la principale cause de la montée de l’extrême-droite dans le département est la crainte de l’effacement, qui s’accentue depuis une quinzaine d’années. Les départements à dominante rurale ont peur d’être effacés de l’histoire, estime l’élu, qui évoque « une sorte de mépris des classes qui s’étend au-delà des classes – un mépris géographique, un oubli des campagnes ». Cet abandon par certains groupes politiques profite au Rassemblement national, les électeurs nivernais qui se sentent délaissés se tournant alors vers d’autres horizons.
Le maire de Lormes constate aussi une bascule dans les habitudes politiques des Nivernais. « Il y a un effet de sociabilité politique de communauté. Avant, on avait honte de dire que l’on votait pour le FN, on se cachait, maintenant, on en parle et on influence le vote de ses proches, commente l’édile. Il y a une bascule des votes dans les villages, dans les entreprises ou dans les groupes sociaux. »
Les élections municipales de 2014 marquent un tournant historique. Les défaites à gauche, à Garchizy, Varennes-Vauzelles et Nevers revêtent une forte dimension symbolique. Des défaites preuve d’un essoufflement des effectifs militants : la gauche ne compte plus aucun conseiller municipal à Nevers depuis 2020.
Une absence qui permet une ascension : le RN arrive en tête dans neuf des treize communes dans l’arrondissement de Nevers et réalise aussi ses meilleurs résultats au sein des anciens bassins industriels du département. Une porte s’ouvre pour le Rassemblement national, qui s’y engouffre : il récolte 38.89 % lors des élections européennes et un siège au Palais-Bourbon.
- Creuse
Chaque année, le département perd un peu plus d’habitants -10 000 entre 1999 et 2021- en plus de connaître, à l’instar de la Nièvre, une désindustrialisation – il perd 19 % de ses emplois salariés dans l’industrie entre 2008 et 2021. Même cause, même effets, la perte d’habitants se traduit par une perte d’adhésion aux idées de gauche, longtemps majoritaires dans le territoire. Le poids croissant des grandes exploitations agricoles dans la vie économique, et, par voie de conséquence, de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), explique aussi l’inflexion à droite du département. Pour Benjamin Simons, maire de Gentioux-Pignerolles (sud de la Creuse), la perte de l’esprit de corps et de l’esprit communal contribuent également à ce déplacement. « Les votes sont maintenant des choix individuels qui reposent sur des situations individuelles », analyse-t-il.
L’élu explique le basculement de la gauche vers l’extrême droite par plusieurs facteurs, à commencer par le désengagement de l’État : « Les services publics et le gouvernement abandonnent le département. Il n’y a plus de Trésor Public ni de Poste à Gentioux, on a maintenant seulement un Relais Poste. Le centre hospitalier le plus proche est à 30 km et il connaît de grandes difficultés. » Le travail de dédiabolisation et de lissage du RN rassure par ailleurs l’électorat creusois. « En 2002, il y avait cinq électeurs de l’extrême droite à Gentioux, maintenant, il y en a 50 », complète Benjamin Simons. Lors de dernières élections européennes, seules 15 communes de la Creuse sur 256 n’ont pas placé le Rassemblement national en tête. Jordan Bardella a obtenu 35,40 % des voix creusoises. Aux législatives, le département a élu Bartolomé Lenoir, candidat Les Républicains soutenu par le Rassemblement national, qui détrône l’élue sortante France insoumise, Catherine Couturier.

- Allier
Dès les années 1980, le modèle communiste de l’Allier s’essouffle. Désindustrialisation, montée du chômage, précarisation… Les ouvriers, principaux soutiens du PCF, sont frappés de plein fouet par ces transformations économiques. Une perte de confiance dans les institutions traditionnelles de la gauche s’installe, elles sont accusées de ne pas avoir su défendre les classes populaires face à la mondialisation et au capitalisme. Le Rassemblement National, et avant lui le Front National, a su se présenter comme le parti des oubliés, celui qui défend les « petits » contre les « élites » et les « technocrates ».
Pour Yannick Monnet, député communiste de la première circonscription de l’Allier, l’extrême droite progresse pour plusieurs raisons. « D’abord, la montée du racisme dans tout le territoire français, y compris dans l’Allier. L’extrême droite construit son électorat sur les questions de l’immigration et la sécurité qui inquiètent une grande part de citoyens français », commence-t-il. En basant ses campagnes et ses mobilisations sur ces thèmes, l’extrême droite gagne en popularité. « Les citoyens qui votent pour l’extrême droite le font souvent parce qu’ils ne sont pas assez, voire pas écoutés, ailleurs, poursuit l’élu. Ou du moins, ils n’ont plus d’espoirs à placer dans ces autres partis, le PCF compris. C’est un vote de colère la plupart du temps ».
Le discours simplificateur du RN, diffusé en masse sur les réseaux sociaux, lui permet de toucher une plus large part d’électeurs, notamment les jeunes. « Dans ma circonscription, on a tous un grand-père ou une grand-mère qui a été communiste ou dans la résistance. Mais la jeune génération n’a pas conscience de ce passé. Elle se concentre sur de l’information rapide, condensée… », raconte Yannick Monnet. Il évoque un manque de sensibilisation des citoyens au sens large, à la politique : « Il faudrait plus d’éducation pour être véritablement conscients des différents enjeux que présentent les partis politiques. Ils pourraient réaliser que le vote d’extrême droite est un vote irrationnel. » Depuis les législatives de 2022, l’Allier compte un député RN (Jorys Bovet) et un député LR (Nicolas Ray). Yannick Monnet est aujourd’hui le seul député communiste du département.
Elise Vantrepol et Clarisse Menand