Épisode 3 – La Montagne : un siècle d’opposition, puis de neutralité, face à l’extrême droite
Par Veran ESCOFFIER
Dès sa création, La Montagne, principal quotidien d’Auvergne, a donné le ton : ne pas céder à la propagande et à la censure. Autrement dit, rester libre. Historiquement ancré à gauche, le journal s’est engagé dans la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale. De ses débuts à aujourd’hui, quel rapport a donc entretenu La Montagne avec l’extrême droite ? Réponse à travers de nombreux témoignages historiques et actuels.

Le 4 octobre 1919, le journal La Montagne voyait le jour. Créé par Alexandre Varenne, député socialiste du Puy-de-Dôme – il sera nommé gouverneur général d’Indochine quelques années plus tard -, le quotidien a rapidement défendu une approche libre et indépendante du journalisme. « La Montagne sera un journal vivant et complet, bien rédigé et bien présenté. Elle renseignera sur tout, ne cachera rien et ne craindra personne », pouvait-on lire dans une affiche annonçant la parution prochaine du journal durant l’été 1919.
Quelques mois plus tard, le quotidien régional était déjà l’un des plus lus du département, devancé par deux journaux qui finiront par basculer à l’extrême droite : L’Avenir et Le Moniteur. Car, contrairement à ses concurrents, La Montagne n’a pas soutenu le régime de Vichy, collaborateur de l’Allemagne nazie entre juillet 1940 et août 1944. « Comme Alexandre Varenne habite alors à Bellerive-sur-Allier, il croise les gens du gouvernement à Vichy. Avec Pierre Laval, ils se connaissent depuis longtemps. Il est le chef du gouvernement. Mais le 22 juin 1942, quand Laval déclare « Je souhaite la victoire de l’Allemagne », pour Alexandre Varenne, ce jour-là, c’est fini », raconte l’historien Fabien Conord dans un entretien accordé à La Montagne en 2019.
Une censure face au régime de Vichy
Confronté à la censure de la guerre, Alexandre Varenne, qui « mène un combat épuisant, lui qui ne veut pas jouer le jeu du gouvernement dans les colonnes du journal », n’a d’autre choix que de suspendre la parution de La Montagne à l’été 1943, comme l’explique Fabien Conord : « Alexandre Varenne a arrêté d’écrire deux jours après l’entrée des Allemands en zone sud. Il rouvrira son journal le 15 juin 1944 et le tiendra jusqu’en septembre de cette même année quand la parution de La Montagne reprendra ».
Avant même cette mise en sommeil du journal, plusieurs articles avaient déjà été censurés par le régime de Vichy. Pour certains, La Montagne est alors considérée comme le quotidien le plus censuré de la Seconde Guerre mondiale. Sûrement, car Alexandre Varenne est un fervent opposant au régime du maréchal Philippe Pétain, et cela se sent dans ses articles. « Un de ses éditoriaux datant du début du mois de juin 1940, avant l’appel du 18 juin, titrait « Préparons la résistance » », raconte à France Bleu Thierry Gauthier, journaliste et auteur d’un livre sur le centenaire du journal.
Cet engagement a été souligné par Emmanuel Macron lors de son discours prononcé à l’occasion des cent ans de La Montagne, le 4 octobre 2019 à Clermont-Ferrand : « Alexandre Varenne fut de tous les combats de son temps, et notamment celui de la dénonciation du gouvernement de Vichy ». Et de conclure : « Le vrai parti de La Montagne, ce fut toujours la République, même dans les égarements de la Collaboration. »
Le journal engagé dans la Résistance
Largement opposé au régime de Vichy, Alexandre Varenne, selon qui « l’antisémitisme est une maladie de sauvage », n’a pas hésité à engager son journal dans la Résistance. Interrogé par La Montagne en 2009, Raymond Aubrac, ancien résistant, revenait justement sur le rôle joué par le quotidien régional pendant l’Occupation : « Les lecteurs se sont très bien rendu compte que certains journaux essayaient de garder leur indépendance. Et naturellement, La Montagne était dans le peloton de tête. Elle manifestait par des blancs l’intervention de la censure. C’est à partir de ces quelques journaux qu’on a pu commencer à démarrer les contacts les plus importants pour la Résistance », se remémore-t-il.
Car pour le mouvement résistant de Raymond Aubrac, le journal La Montagne a fourni une aide matérielle importante, tout en permettant l’impression des tracts d’opposition au gouvernement : « Très vite, notre groupe a eu besoin de s’exprimer et le chemin d’expression, c’était La Montagne. Pas en tant que journal mais en tant que moyen d’édition », raconte Raymond Aubrac. Et si le quotidien basé à Clermont-Ferrand participait de façon plutôt indirecte à la Résistance, il a vu l’un de ses directeurs, Francisque Fabre, rejoindre le réseau de renseignement et d’action Phalanx. Cet engagement de La Montagne tout au long de cette sombre période de l’histoire française a permis au journal de reparaître dès la Libération de 1944, contrairement à ses deux concurrents des années 20, L’Avenir et Le Moniteur, lesquels ont soutenu le régime de Vichy.
Après la Résistance, la liberté de ton
Vingt longues années plus tard, le journal a peu à peu perdu sa ligne militante, pour se concentrer sur l’information pure et dure. Journaliste pour La Montagne pendant 35 ans, de 1964 à 1999, Daniel Desthomas n’a « pas le souvenir d’avoir reçu des consignes pour favoriser ou défavoriser l’extrême droite ». Rédacteur d’une rubrique nommée On en parle de 1990 à 1998, le journaliste « avait carte blanche pour faire le sujet qui l’intéressait ». Pour cette chronique quotidienne, « j’avais dit à mon directeur que je n’avais de comptes à rendre qu’à lui, sans prendre en compte l’avis des rédacteurs en chef. Il m’avait donné le feu vert. Et je n’ai jamais été interdit de papier », se rappelle Daniel Desthomas.
Lors des manifestations de mai 1968, M. Desthomas explique que « les portes de La Montagne étaient ouvertes tous les jours, et tous les partis politiques venaient distribuer leurs communiqués. On les diffusait tous, quelle que soit la direction politique, explique-t-il. Mais la rédaction était clairement de gauche. » Rien n’était donc dicté ou proscrit, et La Montagne n’a fait aucune différence de traitement entre la gauche et la droite durant ce mouvement social.
Daniel Desthomas confirme d’ailleurs que le journal était à cette époque considéré comme un quotidien régional d’informations, et non pas d’opinions. « Nous n’étions pas contraints. Il n’y avait pas de directives particulières sur la ligne éditoriale du journal. Nous étions libres », finira-t-il par conclure.
Une certaine neutralité prime aujourd’hui
Dans la lignée des précédentes années, le journal a su conserver son caractère neutre et indépendant. « À La Montagne, la couverture de l’extrême droite est très différente entre les pages locales, nationales et internationales. Au niveau local, tous les partis politiques sont traités de la même façon. C’est-à-dire que s’il y a une conférence de presse de LFI, des LR ou du RN, nous irons. Nous ne sommes pas dans l’espace du commentaire, mais de la restitution », explique Laurence Couperier, journaliste au siège clermontois de La Montagne et déléguée syndicale du SNJ (Syndicat National des Journalistes) pour le journal.
« L’espace où il peut y avoir un traitement différencié, ce sera dans les papiers généraux, sur les éditos, notamment lors des dernières élections législatives, où il y a eu des prises de position. C’est dans ces pages-là que se trouve, éventuellement, l’expression d’une prise de position », poursuit Laurence Couperier, qui n’a « jamais ressenti le besoin de faire un effort pour parler de politique avec neutralité ».
Même appréciation pour Pierre Géraudie, journaliste pour La Montagne à Vichy, qui pense lui aussi que « le traitement que réserve le journal à l’extrême droite est à peu près le même que celui des autres médias locaux ». Et de rappeler : « Aujourd’hui, il y a un temps de parole à respecter même dans les journaux, donc il faut qu’on se tienne à une équité à ce niveau-là. Typiquement, lors des élections municipales de Vichy en 2020, nous avons accordé la même place aux trois listes : celles de gauche, de droite et d’extrême droite. »
Et si, il y a quelques années, La Voix du Nord avait écrit deux pages entières sur « pourquoi ne faut-il pas voter pour le RN », Laurence Couperier explique que « La Montagne n’a jamais pris un parti aussi engagé, en tout cas pas d’une manière aussi affirmée ». « En revanche, elle le répète, il existe des papiers d’analyse qui expriment cette position-là ».
Un journal engagé contre le racisme
En novembre 2022, Malik Kebour, journaliste pour La Montagne, a été la cible de propos racistes de la part du maire d’une commune située dans le Puy-de-Dôme. Ce dernier a effectivement demandé au journaliste lauréat d’un prix Varenne « s’il avait ses papiers ». Comme si cela ne suffisait pas, le maire a surenchéri : « Parce qu’il a l’air un peu clandestin, lui. » Des propos inacceptables, que La Montagne a tenu à dénoncer dans un article signé par la rédaction. « Vous êtes des milliers tous les jours à subir les mêmes scènes, le même racisme ordinaire. Ne baissons pas les bras, battons-nous chaque jour contre cet obscurantisme », écrivait le journal en soutien à toutes les victimes de racisme.
« Le journal a appuyé mon dépôt de plainte », nous expliquait Malik Kebour. Un engagement fort et une prise de position contre certaines valeurs que véhicule l’extrême droite. Car si La Montagne tâche de couvrir tous les partis de façon équitable, la rédaction ne semble en aucun cas partager les idées du RN. Elle fait simplement son travail de journaliste, en somme. Dès ses débuts, le journal s’est opposé aux extrêmes. Et de décennie en décennie, La Montagne a su conserver les valeurs de son créateur, Alexandre Varenne.
Véran Escoffier