Le jazz, un style peu apprécié de la jeunesse ?
Par Maëlle VERROUL
Est-ce que les jeunes sont attirés par le jazz ? Peut-être. En tout cas, ils n’étaient pas vraiment présents au festival Vichy Jazzy. Qu’en pensent les spectateurs et les musiciens qui y étaient, jeunes ou moins jeunes ?

De nombreuses enquêtes l’assurent : la musique préférée des jeunes est le rap. Mais, pourquoi pas le jazz ? Est-il vrai que les jeunes ne s’y intéressent pas ? Nous avons posé la question aux spectateurs et musiciens présents au festival de jazz de Vichy, du 18 au 20 octobre derniers.
Pour comprendre l’intérêt (ou le désintérêt) des jeunes pour le jazz, de multiples paramètres sont à prendre en compte. Mais d’abord, quelques mots sur ce genre musical, pour savoir de quoi on parle. Le jazz trouve ses racines aux États-Unis, début XXe. Il est un croisement entre le blues, le ragtime et la musique européenne. Il s’est ensuite développé au-delà des États-Unis. Ce qui caractérise le jazz, c’est surtout l’improvisation. Le musicien invente des mélodies et ne suit pas de partition.
Du jazz pour danser !
Autre définition : le jeune. Pour les besoins de cet article, nous considérerons toute personne de moins de 30 ans comme jeune. Premier critère influant sur la relation entre le sujet dit « jeune » et la musique dite « jazz » : le lieu et le type d’évènement où se produira la rencontre. Félix, 33 ans, est membre du groupe Woo Katz. Le (pas si) jeune homme évoque ses premiers émois jazzistiques à l’adolescence. « Pour la plupart des musiciens, on commence au conservatoire avec la musique classique. C’est en grandissant qu’on découvre un peu plus le jazz, relate-t-il. Personnellement, j’ai découvert ce style grâce à des stages quand j’étais ado. C’est plus libre que la musique classique, et c’est donc quelque chose qu’on découvre jeune. »
Aujourd’hui musicien professionnel, Félix s’est penché sur la question de l’âge de son public, pour dresser le constat suivant : quand il fait de la musique pour des danseurs, qu’il joue dans des bals, notamment sur Lyon, les jeunes sont là en nombre. En concert, en revanche, quand les places sont assises, c’est un public plutôt âgé qui domine.

Les jeunes se retrouvent autour du jazz quand ils peuvent danser, comme dans les caves, les festivals, les bals… Ces types d’évènements ou de lieux se retrouvent fréquemment dans les grandes villes. Marie, 22 ans, venue au festival de Vichy, est d’accord avec cette idée-là : « À Paris, il y a beaucoup de jazz, et ce n’est pas cher pour les jeunes. Je pense que si je propose une soirée jazz dans mon village, les gens ne seront pas très chauds. Vichy, je ne connais pas bien, mais je pense qu’on est les trois seuls jeunes de la salle », dit-elle en riant.
Dans ces endroits qui attirent la jeunesse, un style particulièrement dansant tient la vedette. Il s’agit du swing. Selon les membres du groupe Les Imposteurs, tout ce qui est antérieur au swing attire surtout un public d’anciens. « Après le confinement, les gens avaient envie de danser, donc les jeunes ont été attiré par le jazz, et donc le swing », déclare le groupe.
Étudiant en musicologie à Saint-Étienne, Arthur, 20 ans, adore le jazz. Il a ses habitudes dans un club de la métropole ligérienne, le Solar. Et, surprise, la moyenne d’âge des personnes qui fréquentent l’établissement est située entre 18 et 35 ans, assure-t-il. On est donc plutôt sur un public de jeunes. Dans ce cas, l’accessibilité financière semble être le critère déterminant. Dans ce club, il existe en effet un abonnement à tarif libre, qui permet à une jeunesse désargentée de s’amuser à bon prix, de découvrir le jazz et plus si affinités.
Une histoire de transmission ou de milieu ?
Autre critère de la jazz-mania, Félix pense que les jeunes sont attirés par le jazz en fonction de leur milieu familial. « Dans un milieu de musiciens, on va y avoir accès directement. Si on vient de milieux où ça craint d’en écouter, on ne dira pas qu’on en écoute », analyse l’artiste. Ainsi, selon lui, les personnes attirées par le jazz sont souvent des musiciens ou issues d’une famille qui affectionne ce style. De fait, dans le cas des membres du groupe Les Imposteurs, la passion a été transmise par leurs parents. Idem pour Arthur, qui a découvert le jazz quand il était petit, grâce à ses parents. Il écoute Ibrahim Maalouf, Django Reinhardt, du jazz manouche, du swing, du be-bop … Il joue aussi de la guitare et du piano depuis cinq ans.
La transmission se fait dès le plus jeune âge. C’est ce qu’ont compris les parents d’Eliott, présent à l’événement. À quatre ans, le jeune garçon danse aux sons de la trompette et de la guitare. Ses parents l’ont amené pour la première fois à un concert de jazz, pour lui faire découvrir des sonorités nouvelles. Et le petit Eliott aime beaucoup.
Faible médiatisation du jazz
Léo, 16 ans, a pour sa part découvert le jazz à la radio, en écoutant TSF Jazz, une des rares chaînes spécialisées dans la diffusion de ce genre musical. Ailleurs sur la bande FM, les chances sont maigres de tomber sur du jazz, en plus faibles encore à la télé. Également présents au festival, Jean-Marie et Marie-Martine sont conscients que les jeunes n’ont pas le même intérêt qu’aux pour le jazz. Mais ils leur trouvent des excuses : « Ils ne l’écoutent pas car ils ont beaucoup de choix. Ils ne vont pas écouter ce qu’ils ne connaissent pas », estime le couple. Et ce n’est pas qu’une affaire de médiatisation. Même à l’école, ce style de musique est absent, déplore Marie-Martine. À cause de cette absence, notre oreille n’est pas éduquée assez jeune à ce style. Dès lors, « c’est considéré comme de la musique de vieux », conclut-elle.
La sous-médiatisation se remarque aussi par l’absence des jeunes dans les associations de mélomanes comme celle des Rencontres Arioso, qui a organisé le festival. Portée sur le jazz et le classique, l’association rassemble des adhérents d’une moyenne d’âge de 65 ans, et ne compte aucun jeune dans ses rangs. Catherine Fourcade-Dubesse, sa présidente, indique que le festival a totalisé 600 entrées sur trois jours, mais admet que les jeunes n’étaient pas au rendez-vous. « On aimerait bien que le public âgé rajeunisse un petit peu. D’autant plus que les musiciens sont souvent jeunes », commente-t-elle.
La mélomane militante est persuadée que les jeunes aimeraient le jazz, puisqu’ils en écoutent sans s’en rendre compte : « Souvent, les gens disent qu’ils n’aiment pas ce style, mais c’est qu’ils ne le connaissent pas. Ils ne se rendent pas compte qu’ils en entendent très fréquemment que ce soit dans les pubs, ou au cinéma. » Selon Irène, du groupe Les Imposteurs, le jazz est partout, même dans des courants musicaux à la mode. Mais il faudrait que les propriétaires de salles et les organisateurs d’événements prennent d’avantage le risque de programmer ce type de musique. Quant à Félix, il est persuadé que le jazz peut plaire aux jeunes quand il est authentique et ouvert.
Maëlle Verroul