Épisode 2 – Laurent Indrusiak, syndicaliste de combat

Par Marine GADOUD

Dans l’Allier, difficile de trouver un syndicaliste qui ne connaisse pas Laurent Indrusiak, secrétaire départemental de la CGT. À 52 ans, ce militant dévoué incarne une génération engagée au-delà des heures de bureau, pour défendre les droits des travailleurs et le progrès social face à la montée de l’extrême droite.

Portrait de Laurent Indrusiak, souriant devant un drapeau de la CGT.
Laurent Indrusiak, secrétaire général de la CGT, s’engage quotidiennement dans la lutte contre l’extrême droite. Crédit : D. R.

« Je suis un petit-fils d’immigré polonais », explique Laurent Indrusiak. Son grand-père, fuyant la Pologne en ruines après la Seconde guerre mondiale, a trouvé refuge en France. Cette histoire familiale, il en parle, car elle constitue le socle de son engagement syndical et contre l’extrême droite.

Le militant syndicaliste a su surmonter un parcours scolaire difficile pour se consacrer pleinement à la défense des droits des travailleurs. « Mon père travaillait chez Dunlop, et mon grand-père était mineur, c’est un peu dans cet univers-là que jai grandi », raconte-t-il. Après avoir quitté l’école assez tôt, il trouve un emploi à l’usine Dunlop, où il commence à s’impliquer : « Je suis allé à l’usine pour trouver un boulot, et c’est là que j’ai commencé à m’engager pour de bon ». Il rejoint la Confédération générale du travail (CGT) en 2005, un choix qui marquera le début d’une évolution professionnelle et militante. « J’ai intégré la CGT un peu par hasard, mais au final, c’était une évidence. »

« Le véritable danger, ce n’est pas celui qui vient de loin ou qui a une couleur de peau différente, mais celui qui exploite les plus vulnérables ». Laurent Indrusiak

Au fil des années, il devient secrétaire général de la CGT dans l’Allier, tout en poursuivant des formations pour renforcer ses compétences. « L’école ne m’a pas réussi, mais j’ai su me réinventer. Aujourd’hui, même si je fais des journées de plus de 60 heures, je reste passionné et motivé. » Tout son parcours familial de petit fils d’immigré et son engagement syndical lui ont permis de prendre conscience d’une réalité : « Le véritable danger, ce n’est pas celui qui vient de loin ou qui a une couleur de peau différente, mais celui qui exploite les plus vulnérables, ce système qui écrase les gens », affirme-t-il.

Laurent a par ailleurs grandi dans une famille où l’engagement avait sa place. « Ma mère était engagée politiquement dans le PCF (Parti Communiste Français) il y a bien longtemps », raconte-t-il. Ces influences l’ont naturellement conduit vers le syndicalisme.

Un syndicalisme de terrain 

Le nom de Laurent Indrusiak résonne parmi les militants et les travailleurs de l’Allier, non seulement pour son rôle de leader syndical, mais aussi pour son engagement quotidien. Il est présenté par Antoine Jubin, secrétaire général de l’Union locale de Vichy, comme un enthousiaste mais surtout comme « un homme qui a à cœur de défendre les travailleurs. » Chaque semaine, il parcourt les routes du département pour soutenir ceux qui se battent dans leurs entreprises, souvent seuls, face à des employeurs peu scrupuleux.

« Je n’hésite jamais à répondre aux appels, qu’il soit 5 h du matin ou 23 h le soir », révèle-t-il. « Quand un salarié m’appelle à 5 h parce qu’il se fait renvoyer chez lui sans raison, et que je réussis à régler la situation dans la journée, je me dis que j’ai vraiment changé quelque chose pour lui. Et ça, ça me pousse à continuer, même si ça signifie travailler 70 heures par semaine », confie-t-il. Le rythme de vie est éprouvant, entre les réunions, les déplacements et les interventions d’urgence pour les salariés. Mais Laurent n’y voit aucune fatigue. Au contraire, il estime que son rôle, celui de « premier dirigeant » de la CGT dans l’Allier, est une source de fierté. « Être utile, c’est ce qui me porte », dit-il avec simplicité.

La répression syndicale : un combat au quotidien

Mais l’engagement de Laurent n’est pas sans risques. Il en parle ouvertement. « Aujourd’hui, je suis le syndicaliste en France qui a été le plus inquiété par la police et la justice ces dix dernières années. J’ai subi 29 convocations, mais je tiens à préciser que tout cela n’a rien de personnel. C’est ma responsabilité syndicale qui est mise en cause », explique-t-il. Cette répression n’est pas nouvelle pour lui. Il a été contrôlé à plusieurs reprises, parfois « violemment », par les forces de l’ordre, et a été blessé lors d’une intervention policière.

« J’ai été jeté contre un mur, on m’a fait des clés de bras, ce qui m’a valu un arrêt de travail. Ce n’est pas facile à vivre », ajoute-t-il. Des interpellations à répétition qualifiées d’« acharnement policier » par Laurent, ce que confirme Antoine Jubin : « c’est de la criminalisation syndicale », affirme ce dernier.  Mais Laurent n’est pas du genre à se laisser intimider. « Je pense que c’est parce que nous défendons des choses justes, des causes qui dérangent, que nous faisons l’objet d’acharnement. Nous, la CGT, nous sommes l’une des rares organisations capables de nous opposer à un système qui nous paraît profondément injuste », lance-t-il, déterminé.

Ce combat n’est pas sans conséquences. « Cela crée une pression permanente. Quand on est convoqué ou embarqué, on y réfléchit à deux fois. Mais ma détermination reste intacte », assure-t-il. Pour lui, cette répression n’est pas un hasard. « Le corps policier dans son ensemble est plutôt favorable à l’extrême droite. Donc parfois, je sens que nous dérangeons », analyse-t-il. Malgré les pressions, il continue de défendre les principes qui lui sont chers.

« Réinjecter du progrès social »

La montée de l’extrême droite, manifestée par les progrès électoraux du Rassemblement national, inquiète profondément Laurent Indrusiak. « Je pense qu’il faut réinjecter du progrès social dans cette société. Si nous ne le faisons pas, nous risquons de nous retrouver dirigés un jour par l’extrême droite », prévient-il. Pour lui, l’idéologie du RN repose sur des mensonges, en exacerbant les peurs et en divisant la société en opposant ceux qui viennent de loin à ceux qui sont « natifs ».

Mais selon lui, « le véritable danger, ce n’est pas celui qui porte un autre nom, une autre couleur de peau. C’est l’exploitation des gens par un système qui les écrase et la précarité. » C’est pour contrer cette idéologie qu’il appelle à un renouveau du progrès social. « Il faut plus de solidarité, plus de justice. Une société où les richesses sont partagées, où personne n’est exclu, où l’on ne s’oppose pas selon l’origine ou la couleur de peau », souligne-t-il. C’est cette vision qui anime ses combats et ses discours. Un syndicalisme, dit-il, qui n’est pas seulement une question de revendications salariales, mais « une lutte pour un modèle de société plus égalitaire ».

L’indépendance syndicale en héritage

Bien qu’il assume partager des valeurs avec certains courants politiques de gauche, Laurent insiste sur son indépendance syndicale. « La politique m’intéresse, mais je ne suis affilié à aucun parti. La CGT doit rester indépendante. Nous n’avons pas à laisser un parti politique dicter notre ligne », certifie-t-il. Cette indépendance, il la vit au quotidien en nouant des relations de confiance avec des élus locaux de tous bords, tout en restant fidèle à son idéal de justice sociale.

Alors que son mandat se termine en mars 2025, Laurent prépare déjà la relève. « Il faut savoir passer le relais », dit-il, conscient de l’importance de transmettre le flambeau à une nouvelle génération de militants. Antoine Jubin a pu profiter de ses précieux conseils car il rapporte avoir beaucoup été formé par celui-ci. Mais si Laurent se retire de la tête de la CGT, il n’envisage pas pour autant de quitter le syndicalisme.

« Je garderai ma carte CGT jusqu’à la fin », assure-t-il. Il souhaite continuer son engagement, mais sous une forme moins visible, en s’investissant dans d’autres luttes, notamment celle des retraités. Il a également évoqué la cause animale comme un domaine dans lequel il pourrait s’investir. Tant qu’il le pourra, Laurent Indrusiak continuera de porter ce message de solidarité et de progrès social : « Notre combat, c’est celui de l’intérêt général. »

Marine Gadoud