Épisode 1 – Clermont non conforme, le néofascisme à visage découvert

Par Jeanne JANVIER

Ce dimanche 17 novembre, nous avons rencontré deux cadres du groupuscule d’extrême-droite dans un café de Clermont-Ferrand. Reportage.

« Aujourd’hui, on ne peut plus être fasciste ». Il y a vingt ans, ces propos en auraient choqué plus d’un. Pourtant, contrairement à leur affirmation, Eliot, ouvrier en boulangerie, et Tristan Arnaud, anciennement dans le transport, prônent fièrement cette idéologie. C’est dans un petit café, proche de la place de Jaude, que ces deux cadres de Clermont non conforme (CNC), un groupe d’extrême droite fondé par d’anciens militants du Bastion social (dissous en 2019), exposent à visage découvert leur idéologie.

Les partisans du groupuscule Clermont non conforme brandissent leur symbole le visage flouté.
Les militants de Clermont non conforme postent régulièrement des images sur les réseaux, leur visage toujours flouté. Crédit : D. R.

« Néofasciste d’extrême-droite, nationaliste révolutionnaire, antisioniste, anticolonialiste, et anti-immigration », c’est ainsi que le groupuscule clermontois se décrit. « Nous sommes anticapitalistes, mais surtout pas communistes », s’exclame Eliot, tout juste 21 ans et déjà à la tête d’un groupe d’une quarantaine de membres. Créé en 2023, le groupe compte aujourd’hui une vingtaine d’adhérents ainsi qu’une vingtaine de sympathisants, tous entre 18 et 35 ans. « Les sympathisants viennent occasionnellement, mais ils ne sont pas adhérents, car ils ne peuvent pas s’investir à 100 %. On demande une certaine présence, c’est mieux de ne pas avoir d’enfants », affirme Eliot. Tristan, 29 ans, tatoué et imposant, est l’un des créateurs du groupuscule. Les deux hommes font partie du bureau politique de l’organisation. « C’est nous qui prenons les décisions », explique le presque trentenaire tout en touillant son chocolat chaud.

Depuis sa naissance, le groupe prend doucement de l’ampleur. « On recrute de nouveaux membres sur les réseaux ou par le bouche-à-oreille », assure Eliot. D’après Mediacoop, un média Clermontois indépendant, le recrutement s’axe aussi sur les salles de sport et les stades. Les femmes sont rares au sein de CNC. Mais Tristan n’est pas étonné. « C’est un milieu très masculin », affirme-t-il avec nonchalance.

La politique de Clermont non conforme

Malgré une montée en puissance de l’extrême droite aux dernières élections européennes et législatives, « il n’y a pas eu de grandes augmentations d’effectif [pour le groupe néofasciste, ndlr], mais il y a plus de gens qui s’intéressent à nous en ce moment », rajoute le trentenaire au physique massif. La plupart des adhérents de CNC ne sont pas ici par hasard. La majorité vient d’anciens groupes néofascistes dissous comme le Bastion social ou encore Clermont-Ferrand nationaliste.

Quant à leurs rapports avec les partis politiques, ils restent flous. « On n’a pas de parti politique défini, chacun peut avoir un vote différent. Mais, dans la réalité, on vote par défaut. On est souvent déçu, on n’a plus d’espoir dans la politique », se désolent les fascistes. Pour eux, le Rassemblement national n’est pas assez extrême. « Si le RN est au pouvoir, on ne va pas pleurer, mais on ne se réjouira pas pour autant. On peut s’entendre sur l’immigration, mais c’est tout », déclarent-ils en cœur.

Car oui, l’immigration, « ce fléau », est au cœur de leurs idées. Le groupe revendique une France « parfaite », qui serait selon eux composée de Français de culture et de sang. Ils préciseront plus tard, par message, s’identifier à des mouvements qui ont déjà été au pouvoir dans le passé comme « les fascistes en Italie ou bien les phalangistes en Espagne ». Les deux hommes ne prononcent pas le mot nazisme, bien que Mediacoop ou La Montagne décrivent leur idéologie comme proche de celle du IIIe  Reich.

Des groupes similaires dans toute l’Europe

Les intérêts de Clermont non conforme ne s’arrêtent pas aux frontières de l’Hexagone. Le fascisme dépasse les frontières. « On a des connexions avec des groupes en Europe qui font partie du militantisme et on est amenés à les rencontrer », atteste Eliot. Tous les déplacements se font sur le porte-monnaie personnel de chaque militant. « L’argent des cotisations sert uniquement pour le matériel : affiches, tracts, autocollants, salles », explique le jeune homme.

« Actuellement, on est en lien avec une dizaine de groupes dans toute l’Europe », ajoute fièrement Tristan. Mais, dans leur esprit, Europe ne rime pas avec Union européenne. « Nous sommes pour l’Europe des nations, mais pas pour l’Union européenne. Notre Europe n’est pas celle de l’UE », s’agace-t-il.

Un militant de CNC colle des affiches dans Clermont-Ferrand.
Clermont non conforme affiche ses idées contre l’OTAN dans les rues de Clermont-Ferrand avec des collages. Crédit : D. R.

« Notre idéologie, ce n’est pas que du militantisme, c’est aussi du communautarisme entre Européens de sang et de culture », lance l’ouvrier en boulangerie. Il ajoute : « Pour la religion, on n’impose rien, mais elle doit avoir un lien avec la culture européenne. »

Justice et militantisme

Groupuscule néofasciste rime souvent avec action violente et illégale. Mais ces militants l’assurent, la main sur le cœur, ils font tout pour rester dans les clous de la législation. « Des membres ont déjà eu des problèmes avec la loi, mais on fait attention à rester dans le légal. Quand certains ont des soucis avec la justice, on crée des cagnottes », lance Tristan, le visage fermé.

Pourtant, Tristan Arnaud connaît bien la justice. Il ne le dira pas, mais d’après Mediacoop, l’homme a écopé d’une peine de prison ferme et d’interdiction de territoire pendant cinq ans pour des faits de violences, en 2018. En janvier 2024, il a été condamné dans deux affaires et a écopé de deux ans d’emprisonnement dont un an avec sursis avec interdiction d’entrer en contact avec la victime, de fréquenter un débit de boisson et est privé de ses droits civiques pendant cinq ans. Dans la deuxième affaire, il est condamné à 100 jours-amendes (payer une amende pour éviter la prison) et interdiction de port d’armes pendant quinze ans.

« On organise des événements, mais des manifestations moins », déclare Eliot. Samedi 16 novembre, l’Italien Gabriele Adinolfi, ancien du Mouvement social italien (MSI, parti néofasciste italien créé à l’issue de la seconde guerre mondiale par des nostalgiques de Benito Mussolini), est venu à Clermont-Ferrand pour une conférence devant les partisans de CNC. Celle-ci était intitulée « les années de plomb pourraient-elles revenir ? » Elle faisait référence aux décennies d’affrontement entre militants de gauche et d’extrême droite qui ont ensanglanté l’Italie dans les années 1960 et 1970. Début juin, des adhérents de CNC se sont joints à des défilés dans les rues de Padoue (Italie) pour rendre hommage à des partisans du MSI « tués par l’extrême gauche » il y a 50 ans.

CNC organise également des séances de boxe, et plus largement de sports de combat. « On utilise le sport pour apprendre à se défendre. Les idées fortes peuvent être combattues, les camarades doivent être capables de défendre leurs idées physiquement », s’exclame Tristan, en attrapant un deuxième chocolat chaud. Cette formation physique reste indispensable pour eux. « Si les camarades font du ping-pong ou des échecs, tant mieux pour eux, mais on ne les enverra pas nous défendre. Le choix du service d’ordre en manifestation est jugé sur le physique », sourit le multi-condamné.

Des militants de CNC brandissent des fumigènes pendant une manifestation.
Le groupuscule d’extrême-droite manifeste, fumigène à la main, dans les rues de Paris. Crédit : D. R.

Pour ces partisans, les expressions « islamo-gauchiste » ou « woke » sont simplement des mots « utilisés par d’autres groupes réactionnaires, ils ne veulent rien dire ». Le mot « masculinisme » n’évoque rien pour eux non plus. Ils refusent de se positionner sur « ce genre de rhétorique de gauche ».

Des confrontations récurrentes avec leurs adversaires politiques

Le gros problème des fascistes, ce sont les antifas. Ils les décrivent comme leurs « adversaires politiques ». « Leurs actions sont stériles. Ils n’ont pas de réelles convictions », s’indigne Tristan, condamné pour avoir tabassé un militant antifasciste. D’après CNC, les vraies victimes, c’est eux. « Nous ne sommes pas contre eux, ce sont eux qui sont contre nous. Ils viennent nous chercher et nous attaquent en surnombre », se lamente le trentenaire.

La tirade ne s’arrête pas là. « Aujourd’hui, ça pose moins de problème d’être antifasciste que d’être fasciste. Par exemple, la Maison de la Culture, à Clermont, nous ferme ses portes. Ils refusent que l’on réserve des salles alors que c’est un lieu censé accepter tout le monde », se désole Eliot. Chez les antifascistes, il n’y aurait pas beaucoup d’anciens militants. « Ce sont des novices qui sortent du lycée. La plupart sont en crise d’ado et se cherchent des émotions », sourit Tristan, engagé dans le militantisme depuis plus de 10 ans.

À les croire, il n’y a pas que les antifascistes qui sont contre CNC, mais également la mairie et les médias. « Il y a souvent eu des demandes pour dissoudre notre groupe, ça nous fait sourire, on ne s’intéresse pas à eux », rigole Tristan. « La Montagne est avec la municipalité, ils ne nous ratent pas quand ils font un papier sur nous. Mediacoop a fait plusieurs enquêtes, ils adorent parler de nous », ajoute le Clermontois.

Tristan explique enfin qu’ils « ne seront sûrement plus là pour voir un groupe avec leurs idées arriver au pouvoir ». Alors, le but du groupuscule est « d’agrandir le groupe, avoir plus de matériel » et surtout « durer dans le temps », concluent les deux néofascistes.

Jeanne Janvier