Épisode 5 – LGBT et vote à l’extrême droite : une combinaison qui ne choque plus
Par Ninon LUCAS
L’extrême droite a réussi à séduire parmi toutes les tranches de la population lors des dernières élections législatives. Des personnes LGBT se trouvent parmi ses électeurs, malgré les multiples accusations d’homophobie pesant sur le Rassemblement national. Comment expliquer ce phénomène ? Le point de vue de Suzie, électrice RN et bisexuelle.
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« Le Rassemblement national n’est pas assez bête pour retirer des droits déjà acquis par les LGBT. » Tels sont les mots de Suzie, étudiante vichyssoise de 19 ans et bisexuelle. La jeune femme a voté à l’extrême droite aux élections législatives anticipées. Que le parti de Marine Le Pen soit communément considéré comme homophobe ne semble pas la déranger. Pour elle, il ne met pas en danger les droits LGBT acquis par le passé. En revanche, une bonne partie de son programme l’a séduite : « Je suis d’accord avec eux sur beaucoup de points, surtout en matière de sécurité et d’immigration. »
Le cas de Suzy n’est pas isolé : d’après une étude de l’IFOP publiée dans le magazine Têtu en 2022, 17 % des personnes LGBT avaient l’intention de voter Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle, contre 16 % de l’ensemble des électeurs. Dans une interview pour Le Monde datant de juin 2024, Mickaël Durand, sociologue du politique spécialiste des minorités de genre et de sexualité, qualifie pourtant le Front national (aujourd’hui RN) d’hétérosexiste. Aussi, Le Rassemblement national compte en 2023 entre 20 et 25 députés gays sur 89, estime Têtu. Il s’agit du parti avec le plus d’élus LGBT à l’Assemblée nationale. Comment expliquer ce vote LGBT en faveur de l’extrême droite, alors même que des experts confirment l’homophobie du parti ?
Le droit à l’indifférence
« Ces dernières années, le sujet de l’identité de genre et sexuelle revient énormément sur les réseaux sociaux, à l’école, et même à la télévision. Je trouve que l’on met beaucoup trop en avant cette question, et ça ne lui rend pas service. A trop en parler, on finit par considérer l’homosexualité comme anormale. On en fait une communauté à part, un groupe dans lequel les hétéros cisgenres n’ont pas leur place », affirme Suzie. L’opinion de la jeune Vichyssoise rejoint ce que le député RN Jean-Philippe Tanguy qualifie de « droit à l’indifférence ». En janvier 2024, ce dernier explique à Mediapart qu’il s’agit de « la vision de ce qu’est l’homosexualité dans la société par Marine [Le Pen] […]. Le fait de l’assumer sans y voir une caractéristique principale, ou quelque chose qui vous définit toute votre vie. »
En somme, les personnes LGBT ne souhaitent pas forcément politiser leur identité sexuelle. Mais ceci n’est « pas forcément en contradiction avec le fait d’assumer son homosexualité », comme l’explique Mickaël Durand dans Le Monde. « J’ai toujours été en accord avec moi-même concernant mon orientation sexuelle », confirme Suzie avec conviction. Cette dernière considère que sa bisexualité fait partie de sa sphère privée, et n’a pas besoin d’être discutée, ni montrée. Comme beaucoup, elle ne veut pas être définie par cette caractéristique, qu’elle considère comme secondaire dans la construction de son identité en tant que personne.
Mickaël Durand l’explique dans Le Monde : les personnes LGBT qui votent à l’extrême droite « ne remettent pas en cause l’hétérosexisme, l’inégalité structurelle entre les sexualités », puisque « la vie sexuelle n’a pas de valeur politique [pour eux] ». Interrogé par Mediapart, Denis Quinqueton, codirecteur de l’observatoire LGBT+ de la fondation Jean Jaurès, met tout de même en garde contre ce droit à l’indifférence, dont, selon lui, « il faut se méfier ». « La répression de l’homosexualité a toujours été sournoise. En se faisant discret, on disparait en même temps que nos droits », affirme-t-il.
L’attrait du programme
Les personnes LGBT qui votent à l’extrême droite se définissent donc par d’autres identités sociales. Ceci signifie qu’elles se reconnaissent davantage dans d’autres aspects politiques. Elles appartiennent par exemple à une classe sociale, à un environnement géographique ou à d’autres éléments qui peuvent influencer leur vote. « Si je vote RN, c’est parce que c’est le parti avec lequel je partage le plus de convictions. Je ne suis pas d’accord avec tout, mais je me reconnais dans leur programme sur beaucoup de points, surtout la sécurité, l’immigration et l’éducation », témoigne Suzie.
« Ce ne sont pas eux qui s’habituent à notre pays, c’est nous qui nous habituons à eux »
« Le nationalisme culturel et économique est aussi un aspect du programme avec lequel je suis complètement en accord », ajoute l’étudiante. La jeune électrice a toujours été de droite. Il était évident pour elle, en voyant le programme de Jordan Bardella, qu’elle n’hésiterait pas à voter pour le Rassemblement national. « Je pense que le multiculturalisme doit être contrôlé. Rue de Paris, à Vichy, il y a beaucoup de Kebab ou d’épiceries tenues par des arabes. Ce ne sont pas eux qui s’habituent à notre pays, c’est nous qui nous habituons à eux. On met nos valeurs de côtés », déplore la jeune femme.
Mickaël Durand explique également à Mediapart : « Le sujet de la sécurité est important pour les LGBT. » Le RN en ayant fait la ligne directrice de sa politique, les personnes LGBT, souvent persécutées, sont susceptibles de s’identifier à cette partie du programme.
Une dédiabolisation effective
La médaille sécuritaire a certes son revers. « Il ne faudra pas s’attendre à de nouveaux droits pour les LGBT avec l’extrême droite », admet Suzie, avant d’enfoncer le clou : « Mais je suis persuadée qu’ils ne toucheront pas à ceux déjà acquis. Je trouve que parler de parti homophobe pour désigner le RN est un peu fort. Ils ne sont pas assez bêtes pour toucher aux droits humains en place. Je ne les vois pas comme une menace pour notre pays. » La jeune femme ne voit aucun problème à élire un parti qui ne propose aucune nouvelle réforme sur la question LGBT.
« Je trouve que créer une communauté LGBT et en faire une fierté n’est pas utile »
Ceci témoigne d’une normalisation de l’homosexualité. Selon Mickaël Durand dans Le Monde, les personnes LGBT d’extrême droite auraient la sensation que leur combat est terminé. « Je trouve que créer une communauté LGBT et en faire une fierté n’est pas utile. Je comprends le besoin qu’il y avait de se montrer et de protester au début du combat. Mais aujourd’hui, c’est ridicule », confirme Suzie.
Christophe Martet, ancien président de Act Up, explique dans Mediapart que les jeunes « ignorent l’histoire du Front national et les combats pour [les] droits LGBT ». La normalisation de l’homosexualité mènerait à ne plus se poser la question de qui a combattu pour et qui a combattu contre.
Ce phénomène s’accompagne d’un processus de dédiabolisation du RN, entrepris par Marine Le Pen depuis plusieurs années. L’ancienne présidente du parti cherche effectivement à « lisser son image », selon Mickaël Durand dans Le Monde, face aux accusations de racisme et d’homophobie que lui adresse une partie de la population française. Elle a par exemple radouci sa position concernant le mariage pour tous : alors qu’elle affirmait vouloir abolir cette réforme, elle finit par tweeter en 2022 : « Je ne retirerai aucun droit aux Français. Le mariage pour tous est et restera un droit acquis si je suis élue présidente de la République. » Elle a ainsi réussi à convaincre une partie de la population que le RN ne serait plus le parti homophobe d’autrefois. Une partie des personnes LGBT n’aurait donc plus peur de voter à l’extrême droite, si cela correspond à ses convictions.
L’homonationalisme comme arme politique
À ceci s’ajoute le concept d’homonationalisme, théorisé par Jasbir Puar, universitaire américain. Il s’agit de l’idéologie selon laquelle l’homophobie serait réservée aux cultures arabo-musulmanes. L’extrême droite se sert de cette idée pour répandre et justifier sa politique anti-immigration et promouvoir la culture occidentale, décrite comme plus tolérante à l’égard des personnes LGBT.
Selon Mickaël Durand dans Le Monde, ce positionnement « permet au RN de justifier auprès de l’ensemble de la population qu’il n’est pas homophobe ». Le parti se servirait donc de l’homophobie pour stigmatiser les migrants et les musulmans. Marine Le Pen affirmait notamment, en 2018, que « l’homophobie qui se développe dans notre pays a pour origine principale la montée du fondamentalisme islamiste ». Les personnes LGBT qui votent à l’extrême droite sont susceptibles d’être en accord avec ce type d’opinion, et donc de privilégier les programmes anti-immigration de l’extrême droite.
Ninon LUCAS