Épisode 4 : Les agriculteurs du Bourbonnais de plus en plus tentés par le RN ?
Par Lucas LEMERCIER
Lors des dernières grandes élections en France, la montée du Rassemblement national a été observée aussi dans un monde agricole pourtant habitué à voter plutôt pour une droite traditionnelle. Comment expliquer cette évolution ? Essai de réponse avec le témoignage d’un exploitant bourbonnais.

Aux dernières élections européennes et législatives, le Rassemblement national (RN) a réuni bien plus de voix que lors des précédents scrutins. Le parti d’extrême droite a pu compter sur son électorat habituel, mais a aussi su séduire une plus large part des Français, notamment dans les territoires ruraux et périurbains. Une enquête sur les intentions de vote avant les européennes, réalisée par le Cevipof et l’école Agro Toulouse, établissait que 26,1 % des agriculteurs interrogés s’apprêtaient à voter en faveur de la liste de Jordan Bardella, soit un peu moins que les Français en général (30,1 %), mais avec un très fort attrait chez les exploitants de moins de 40 ans (37 %). Quelque 7,4 % des agriculteurs pensaient en outre voter pour la liste du parti d’extrême droite Reconquête (contre 4,1 % pour la moyenne française). Département rural, l’Allier, a priori, n’échappe pas à la règle.
« J’ai voté RN par rejet »
Comment expliquer cette tentation de l’extrême droite ? Pour tenter de le comprendre, nous avons interrogé Sylvain Gondat, éleveur allaitant à Molles. Le quadragénaire admet avoir opté pour le RN plutôt en raison de circonstances particulières que par adhésion. « Aux législatives, je me suis abstenu au premier tour, pour être honnête, indique-t-il. Je ne trouvais pas de candidat qui me convenait, qui correspondait à mes idéaux. Le candidat LR avait appelé à voter pour un autre candidat, à l’opposé de nous. J’ai trouvé ça révoltant, donc j’ai voté pour le candidat RN. »
La droite traditionnelle, qui s’est fracturée durant les législatives anticipées entre Les Républicains et les députés ciottistes ralliés au RN, a ainsi perdu une partie de son électorat historique. « J’ai voté RN par rejet (…) mais je ne suis pas en accord avec (lui). En revanche, je suis totalement favorable à la sortie de la France de l’Union européenne. En ça, je m’accordais avec eux », affirme-t-il. L’éleveur de 48 ans confirme par ailleurs qu’il n’« attend pas grand-chose d’eux ». Dans ce cas donc, le vote est motivé par une déception partisane. Ce qu’il confirme : « je suis très remonté contre Les Républicains ».
Historiquement, les agriculteurs votent en grande majorité pour la droite traditionnelle, c’est-à-dire qu’ils ont d’abord accordé leurs voix au RPR (Rassemblement Pour la République), devenu UMP (Union pour un Mouvement Populaire) en 2002, puis à la formation Les Républicains en 2015. La droite traditionnelle continue de bénéficier du soutien des agriculteurs. L’enquête du Cevipof pointait chez eux 14,2 % d’intentions de vote pour la liste des Républicains, soit plus du double de celles enregistrées chez les Français (6,5 %). Mais Les Républicains perdent des électeurs dans le monde agricole, de plus en plus d’agriculteurs se laissant tenter, à l’instar de Sylvain, par les partis d’extrême droite.
Un électorat recherché
Durant chaque période électorale, les différents partis politiques se disputent le soutien des agriculteurs et, plus généralement, de toutes les personnes représentant le monde paysan, alors qu’ils ne représentent que 8 % du corps électoral. Mais pourquoi ? Il faut savoir qu’ils sont parmi ceux qui s’expriment le plus lors des élections, notamment à travers leurs organisations syndicales, comme la puissante Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), ce qui les rend très influents. Cette influence tire également sa source du fait que les agriculteurs sont fortement soutenus par le reste de la population. Dans l’imaginaire collectif, ce sont bien eux qui permettent à la population de se nourrir. Beaucoup de Français ont par ailleurs encore des attaches rurales, par le biais de leur famille, ce qui crée un lien d’identification et donc de soutien. Ainsi, selon une enquête Ipsos, 91 % des français ont une bonne image des agriculteurs et 85 % pensent que les agriculteurs ne sont pas rémunérés à leur juste valeur.
Un vote motivé aussi par la colère
Cependant, si les agriculteurs sont recherchés par tous les camps politiques en période d’élection, le monde paysan ne se sent guère écouté. Le vote en faveur du RN représente donc pour certains agriculteurs une manière de faire entendre leur mécontentement. Les métiers agricoles sont parmi les métiers les plus pénibles, autant sur le plan physique que psychologique. « Les prix à la consommation, de l’électricité, tout a fortement augmenté en 20 ans. Pareil pour l’acquisition du matériel. Beaucoup de collègues ne peuvent plus le financer. À chaque élection, on espère des améliorations, mais on est toujours déçus », déplore Sylvain Gondat. « Aujourd’hui, vous ne pouvez pas installer des jeunes, les banques ne financent plus rien. Donc, oui, je comprends que certains se tournent vers d’autres partis mais, de toute manière, ils font tous les mêmes politiques », poursuit, désabusé, l’éleveur.
Les nombreuses manifestations agricoles de cette année montrent bien la colère paysanne contre les politiques qui semblent délaisser les exploitants. Cette colère, Sylvain, syndiqué à la Coordination rurale la partage. « Rien ne changera jamais. Hollande, Sarkozy, Macron c’est tous les mêmes », déplore-t-il avant d’ajouter que, « de toute manière, on ne peut rien espérer quand on est gouverné par des abrutis ». Son syndicat, plutôt proche de la droite radicale -les intentions de vote pour le RN y culminent à 47 %, selon l’enquête du Cevipof, plus 15 % à Reconquête-, organise de nombreuses actions coup de poing : blocages ou déversement de fumier sur certains bâtiments.
L’Union européenne est elle aussi la cible des agriculteurs. Réforme de la Politique agricole commune (PAC) ou traité avec le Mercosur, les acteurs du monde agricole se révoltent. « On fait face à une Union Européenne qui n’a aucun fonctionnement démocratique et le Parlement européen n’a aucun pouvoir », s’insurge Sylvain. « Il n’y a rien à améliorer dans cette institution, et on a fait entrer des pays qui nous ont appauvris », se désole-t-il. Que ce soit à l’échelle nationale ou européenne, les agriculteurs ne croient plus aux institutions. Voilà un autre facteur qui pourrait expliquer la hausse des votes en faveur des partis d’extrême droite.
Des profils distincts
Mais d’autres éléments peuvent aussi expliquer cette hausse. François Purseigle, professeur des universités en sociologie, indiquait dans une interview pour le groupe Réussir que les votes agricoles étaient liés au niveau de satisfaction des agriculteurs, les insatisfaits étant ceux qui sont le plus enclins à voter à l’extrême droite. Selon lui, cette catégorie est composée de ceux « dont les niveaux de revenus ne sont pas faibles, mais qui sont déçus de la PAC et des organisations professionnelles ». « Une partie de ces derniers semblent [aussi] séduits par le programme de Marion Maréchal Le Pen et de Reconquête », précise-t-il.
Pour le sociologue, les « agriculteurs moins formés que les autres, à la tête d’exploitations plus petites, et au revenu plus faible » ont tendance à voter en faveur du RN. Une théorie qui s’applique au profil de Sylvain Gondat qui ne croit plus en l’Union européenne puisqu’il affirme que, « pour l’agriculture, il faudrait sortir de l’UE. On n’a pas d’autre choix. »
Quant à l’orientation des jeunes agriculteurs vers le parti de Jordan Bardella, François Purseigle tente l’explication suivante : « Je pense qu’ils ont une sensibilité plus forte aux réseaux sociaux, et on sait à quel point Jordan Bardella y communique facilement. Ces jeunes n’ont pas aussi été sociabilisés comme les anciens, notamment (via) des mouvements chrétiens progressistes par exemple. » Aujourd’hui, la colère des agriculteurs semble loin d’être apaisée. La menace pèse donc de voir un plus grand nombre d’agriculteurs insatisfaits tentés par les partis d’extrême droite.
Lucas Lemercier