Épisode 4 – Pourquoi le premier parti de France est-il si peu représenté localement ?
Malgré des scores impressionnants aux élections nationales, le Rassemblement national peine à faire élire ses candidats à l’échelon local. Un constat valable aussi pour des départements ruraux comme l’Allier et ses voisins. Décryptage avec une élue RN de l’Indre.
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Neuf. Seulement neuf communes de plus de 10 000 habitants en France sont dirigées par un maire étiqueté Rassemblement national. Ce chiffre souligne un contraste abyssal avec les 31,37 % de suffrages glanés par Jordan Bardella à l’issue des élections européennes de 2024. Dans l’Allier, un seul conseiller municipal appartenait, jusqu’à une date récente, au RN : Jean-Pierre Sigaud, à Vichy. Le nombre de représentants locaux du RN au niveau des communes connaît même une diminution. En 2014, au moins un conseiller municipal siégeait dans 1,26 % des communes françaises. La proportion est tombée à 0,73 % depuis 2020. Les raisons de ce déséquilibre électoral sont multiples et variées.
Un ancrage difficile
Mylène Wunsch est la déléguée départementale du Rassemblement national dans l’Indre. Elle siège au conseil municipal de la préfecture, Châteauroux, ainsi qu’au conseil régional du Centre-Val-de-Loire. Pour l’élue, les adversaires politiques du RN jouent un rôle fondamental dans l’absence de représentants locaux issus du parti : « Cela vient d’une stratégie bien rodée depuis des dizaines d’années. La mise au ban de nos élus tel qu’on le voit désormais a contribué à notre marginalisation et à notre éviction de postes clés. » C’est à souligner : alors que le paysage politique national est structuré par l’opposition tripartite entre le parti présidentiel, la gauche coalisée et le RN, le paysage politique local ressemble au système politique qui prévalait avant l’élection présidentielle de 2017. Les partis traditionnels de droite et de gauche comptent respectivement 1250 et 932 maires de communes comptant plus de 3500 habitants contre 13 pour le RN.
Une autre raison principale à cette absence d’adhésion : le manque de candidats RN en ruralité. Mylène Wunsch l’affirme : « Nous devons être présents en continu tout au long de l’année sur le terrain et pas seulement en période d’élections. » Le parti est conscient de cette faiblesse. Aux dernières élections municipales, la tête du RN a adopté une stratégie visant à concentrer leurs forces dans les villes les plus susceptibles de permettre de bons résultats. Force est de constater que ce risque s’est soldé par un échec sévère en 2020.
Un programme compatible avec les affaires locales ?
Que peut défendre le RN au niveau départemental ou régional ? « Les mêmes choix politiques et engagements qu’au niveau national, avec plus de proximité et de lien avec les problématiques locales, répond la conseillère municipale et régionale. Les maires RN actuels sont une vitrine particulièrement parlante de ce que nous pouvons faire en appliquant notre programme national. » On trouve ici un barrage potentiel au succès du parti. Selon un sondage de l’Institut Jean Jaurès réalisé à l’été 2024, seulement 7 % des sympathisants du RN affirment avoir voté pour le parti car il apparaît comme un soutien fiable des territoires éloignés des grandes villes. Il est difficile d’imaginer le RN, encore loin de rassurer vis-à-vis des préoccupations locales, réussir à remporter le nombre de mairies revenu aux partis traditionnels en 2026.
Pour Mylène Wunsch, la stratégie est pourtant simple : « Sur les grands sujets, le parti a une ligne directrice. Mais évidemment, au niveau local le bon sens et les convictions nous guident dans nos prises de position ». Pour cela, des membres du RN doivent être assez nombreux pour s’implanter sur de multiples espaces afin de proposer un programme cohérent, en lien avec les préoccupations du secteur. C’est bien ce levier que le RN a tant de mal à actionner.
L’intérêt du département et de la région
La mairie n’est pas l’unique front sur lequel le RN veut renforcer son poids. Le parti vise à investir davantage les conseils départementaux et régionaux. « Il est important que nous puissions intégrer l’ensemble de nos institutions, pour comprendre leur fonctionnement et surtout pour y exposer notre programme », explique la représentante du RN au conseil du Centre-Val-de-Loire. Le Rassemblement National n’a pas remporté une seule région en France aux élections départementales et régionales de 2021. À l’échelon inférieur, aucun des 101 départements français ne dispose d’un exécutif RN. Le manque d’effectif et de succès à l’échelle municipale freine l’ascension du parti aux niveaux supérieurs. Ce cercle vicieux semble empêcher le RN de s’immiscer dans les strates politiques locales.
Les membres du RN dans ces institutions se cantonnent dès lors à un rôle d’opposition. Cela sert avant tout la tête du parti : « L’enjeu des élections locales est d’avoir une fixation de notre électorat de grands électeurs pour les présidentielles », explique Mylène Wunsch. L’élue l’assure, les prochaines échéances locales pourraient sourire au parti d’extrême-droite : « Nous avons un électorat solide dans les quartiers communautaires. Il est certainement moins visible que dans la ruralité où nos scores sont exponentiels. »
Ce renouveau électoral permettrait peut-être au Rassemblement national d’espérer glaner de nouvelles mairies en 2026 et par conséquent remporter des départements et des régions. En 2015, le Front national, comme il s’appelait encore, était arrivé premier dans six régions au premier tour, dont le Centre-Val-de-Loire. En 2026 aux municipales puis en 2028 aux élections départementales et régionales, le parti s’imaginerait bien franchir une étape supplémentaire.
Hugo Desmoulières