Épisode 2 – Agriculture et monde rural, terrains fertiles pour le RN

Par Alexandre BRICIER

Élection après élection, le vote des agriculteurs en faveur du Rassemblement national progresse. Une évolution qui ne doit rien au hasard mais s’inscrit dans une stratégie de captation de l’électorat rural par le parti d’extrême droite.

La volonté de s’imposer dans le milieu agricole et rural n’est pas nouvelle au sein du Rassemblement national (RN). Elle remonte même aux années qui suivirent la création du parti, alors appelé Front national (FN). C’est en effet dans les années 1980 que le parti d’extrême droite a commencé à s’intéresser aux préoccupations des agriculteurs, avec l’arrivée dans l’espace public de nouveaux enjeux liés à la politique agricole commune (PAC) de l’Union européenne (UE), qui affecte directement les exploitants agricoles français.

Le FN a alors commencé à critiquer l’impact des politiques agricoles européennes sur les agriculteurs français, notamment en dénonçant les effets de la concurrence étrangère et les subventions de la PAC qu’il considérait comme défavorables aux agriculteurs français. La récupération des thèmes de l’inquiétude face à la mondialisation, de la baisse des revenus agricoles et de la pression des normes environnementales imposées par l’UE, ont complété l’argumentaire du parti.

Dans une même dynamique, le FN a commencé à s’intéresser davantage à l’électorat rural dans son sens le plus large, une population sensible aux changements démographiques et à l’évolution des structures économiques qui affectent les campagnes. Les exploitations agricoles en difficulté, les problèmes d’emploi dans les zones rurales, la désindustrialisation et les dégradations des services publics ont été autant de thèmes repris par le FN pour se rapprocher des électeurs ruraux.

Si la tactique d’approche de ce monde rural par le RN a évolué, elle reste d’actualité aujourd’hui et porte ses fruits, comme en attestent les dernières élections législatives. Lors de ce scrutin, le RN et ses alliés transfuges des Républicains (LR) sont arrivés en tête dans les communes rurales avec 41 % des votes, loin devant le Nouveau Front populaire (23 %) et Ensemble pour la République (21 %).

Les agriculteurs dans le champ de mire du RN

Les agriculteurs constituent un électorat clé pour le Rassemblement national. Bien qu’ils ne comptent actuellement que pour environ 1,5 % de la population active, leur électorat, quand on inclut les salariés agricoles et les retraités, représente jusqu’à 8 % du corps électoral. L’électorat rural correspond par ailleurs à un autre critère sociologique d’adhésion aux idées du parti d’extrême-droite : le faible niveau de diplôme. Éloignées des pôles universitaires, les zones rurales comptent en effet une moindre proportion d’habitants diplômés et offrent un terreau fertile aux discours du RN, qui en a bien conscience.

Ainsi, le vote rural est très convoité par le RN qui, au vu de son programme en matière d’agriculture, a tout pour séduire. Sylvain Frobert, agriculteur et éleveur de bovins dans le sud de l’Allier affirme ne pas prendre parti en faveur du RN. Il lui reconnait cependant une capacité à cerner les problématiques au cœur des préoccupations des agriculteurs. « Se détacher des accords de libre-échange au niveau mondial, c’est une bonne idée. Après au niveau européen, ça me semble plus compliqué car on a quand même besoin de l’Europe et d’être établis sur ce marché », déclare l’agriculteur, en réaction à la proposition du RN de mettre en place un moratoire sur les accords de libre-échange, dans le cadre des législatives de 2024.

D’autres mesures mises en avant par le RN semblent être pertinentes, d’après le quarantenaire, notamment concernant l’exonération des droits de succession sur les transmissions d’exploitations agricoles : « C’est très important parce qu’il y a des exploitations qui s’agrandissent avec des capitaux et des immobilisations importantes en bâtiment, en matériel… Quand le père part à la retraite et que c’est l’un des enfants qui prend la relève, c’est compliqué pour la reprise car ça monte à des sommes extravagantes au niveau du foncier et du bâti. Je pense que ça peut être intéressant d’avoir des avantages fiscaux pour le repreneur et pour le vendeur. » Aux yeux du quarantenaire, « le RN semble avoir connaissance des problématiques qui entourent les agriculteurs » et cela se manifeste par un programme bien ficelé.

Portrait de Sylvain Frobert, agriculteur et éleveur de bovins dans l’Allier.
« On vend nos meilleurs produits et on importe de la mauvaise qualité, le gros problème actuellement c’est le libre-échange. C’est le sujet de contestation du moment », affirme Sylvain Frobert. Crédit : D. R.

Benoît Auguste, conseiller régional dans l’Allier (RN), explique que le parti suit de près les problématiques du milieu agricole : « Le RN est par exemple contre l’accord entre l’UE et le Mercosur, qui malgré l’opposition de la France est soutenu par la majorité des fonctionnaires européens. » Il expose également les différentes initiatives portées par le RN en faveur de l’agriculture et souligne l’urgence de venir en aide à cette filière dont les effectifs dégringolent (1,6 millions d’exploitants agricoles au début des années 1980 à moins de 400 000 aujourd’hui, selon Le Figaro.

« Le RN souhaite privilégier l’agriculture française via un protectionnisme intelligent. Nous avons dans l’idée de faciliter les successions agricoles pour motiver les jeunes à reprendre les exploitations, explique le politicien. On souhaiterait également simplifier des normes encadrant les activités agricoles car on constate que nos agriculteurs croulent sous des tas de réglementations. Mais surtout, on souhaiterait sortir de cette écologie punitive qui à force finira par faire disparaître nos agriculteurs. »

Un paysage de France rurale.
Selon la Banque mondiale, la population rurale en France représentait environ 18 % de la population totale en 2023. Crédit : D.R.

Le parti semble tout particulièrement sensible aux mouvements de protestations agricoles qui se multiplient depuis plusieurs mois, notamment contre l’accord entre l’Union européenne et le Mercosur. « Pour ce qui est de la mobilisation actuelle des agriculteurs, je pense qu’elle est justifiée et je pense aussi qu’ils ont été très patients. Ils n’ont pas su être écoutés par les gouvernements précédents. Je pense que nos dirigeants devraient protéger davantage nos agriculteurs », explique Rémy Queney, candidat malheureux du Rassemblement national pour la 3e circonscription de l’Allier lors des dernières élections législatives. 

« Il faut soutenir les populations rurales ! »

Lors des législatives de 2024, le RN a choisi de faire campagne sur le terrain. Cette initiative s’est traduite par de nombreuses séquences de journaux télévisés, dans lesquels on aperçoit Jordan Bardella et Marine Le Pen en visite dans des communes rurales pour y rencontrer leur électorat. Il s’agit d’un vrai coup de communication, qui illustre parfaitement l’ambition du RN de s’imposer en milieu rural.

« Le premier principe est un principe de dé-métropolisation c’est-à-dire de ne pas négliger les zones rurales par rapport aux grands centres urbains, qui sont souvent favorisés au niveau des subventions. Il faut soutenir les populations rurales », déclare Benoît Auguste. La stratégie s’est révélée payante puisque le RN a encore amélioré son score en milieu rural lors des législatives 2024. Une progression du vote en faveur du parti d’extrême droite qui interroge sur l’issue de l’élection présidentielle qui se profile en 2027.

Encadré : Le vote chez les agriculteurs expliqué par Eddy Fougier, politologue et expert-consultant

Comment expliquer la montée de l’extrême droite chez les agriculteurs, que l’on observe ces dernières années ?

Eddy Fougier : « La montée des suffrages en faveur du RN dans le monde rural est une réalité connue depuis un petit moment déjà. On retrouve aussi beaucoup de catégories populaires dans le monde rural qui ont choisi de s’y installer car elles n’ont plus les moyens de vivre dans de grandes métropoles. C’est notamment le cas dans la région du Grand Est. C’est la raison pour laquelle les ruraux votent abondamment RN car cela correspond à l’électorat populaire de ce parti. 

Il y a eu une poussée du RN chez les agriculteurs aux élections européennes en 2024. En revanche, Emmanuel Macron était assez largement arrivé en tête du vote paysan en 2022. Globalement, on peut identifier trois orientations dans le vote des agriculteurs : premièrement des agriculteurs souvent proches de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles), le syndicat agricole majoritaire, qui votent plutôt Macron / Ensemble et LR. Deuxièmement, des agriculteurs proches de la Confédération paysanne qui votent à gauche, et enfin des agriculteurs le plus souvent proches de la Coordination rurale qui, eux, votent de plus en plus en faveur du RN. Le choix de ces derniers est lié à la fois à des considérations proprement agricoles – ils sont très critiques vis-à-vis de l’Europe et du libre-échange – et non-agricoles – l’insécurité, y compris dans le monde rural. »

De quelle façon l’extrême droite tente-t-elle de conquérir l’électorat agricole et pourquoi cherche-t-elle de plus en plus à se rapprocher de ce milieu ?

E. F. : « Le RN cherche à attirer en effet les suffrages des agriculteurs depuis quelques années. On le voit par exemple lors du Salon de l’agriculture avec la présence assez systématique de Marine Le Pen ou de Jordan Bardella. Le RN a voulu aussi récupérer le mouvement de contestation des agriculteurs du début de l’année 2024. Les deux principaux électorats du RN sont d’une part les catégories populaires, qui sont en particulier victimes de la désindustrialisation et du libre-échange ; et d’autre part les petits indépendants, artisans et commerçants, qui pestent contre les charges, les impôts et la bureaucratie. Or les agriculteurs sont, pour une partie d’entre eux, victimes du libre-échange, d’où leur lutte actuelle contre l’accord de l’UE avec le Mercosur et s’insurgent eux aussi contre la fiscalité et la bureaucratie. Ils correspondent donc bien au discours du RN. »

Alexandre Bricier