Édito – L’extrême droite à la conquête de l’Allier ?

Par Camille CHABLE

Après deux présences consécutives au second tour des élections présidentielles, en 2017 et 2022, une victoire sans appel aux dernières élections européennes et de très bons résultats aux élections législatives, le Rassemblement national (RN) est au sommet de sa forme. Le parti d’extrême droite touche tous les départements et leur parle, qu’ils soient ruraux ou urbains, riches ou pauvres, historiquement de gauche ou historiquement de droite. Et l’Allier ne fait pas exception. Ce département, initialement ancré à gauche, est de plus en plus perméable au discours délivré par le RN. Sa position de territoire rural et désindustrialisé contribue à la montée de l’extrême droite en son sein. Un tour d’horizon s’impose pour réussir à mieux comprendre pourquoi, comment et avec qui l’extrême droite s’est enracinée dans l’Allier.

Dimanche 19 juin 2022, date du second tour des élections législatives. Pour la première fois de l’histoire du département, une circonscription de l’Allier, la deuxième, élit un membre du Rassemblement national (RN), Jorys Bovet, pour la représenter à l’Assemblée nationale. Deux ans plus tard, lors des élections législatives anticipées de l’été 2024, l’homme politique est réélu dans cette circonscription. En même temps, le RN et ses alliés obtiennent 124 sièges au Palais Bourbon. Le parti est désormais le groupe le plus représenté dans l’hémicycle et la deuxième force d’opposition derrière la coalition du Nouveau front populaire.

La montée en puissance du Rassemblement national ces dernières années n’est qu’un des nombreux signes de la pérennisation de l’extrême droite et de ses idées au sein de la société, y compris dans l’Allier. L’ambition du dossier que nous vous proposons ici est de dresser un état des lieux de l’implantation de cette mouvance politique dans le département, complété par quelques escapades chez ses voisins. Mais auparavant, il nous semble important de nous intéresser aux spécificités de l’Allier. Nous avons choisi de le faire en compagnie de Fabien Conord, politologue, historien et professeur à l’Université Clermont-Auvergne.

Malgré le nombre important de votes, le Rassemblement National n’a obtenu qu’un seul député dans l’Allier. Crédit : D.R.

« L’Allier cumule les facteurs de fragilité »

D’un point de vue sociologique, l’Allier n’est pas si différent de voisins comme le Puy-de-Dôme, la Creuse ou encore la Nièvre. « L’Allier cumule les facteurs de fragilité. C’est un département assez représentatif de nombre de territoires situés loin des métropoles », explique Fabien Conord. Avec une densité moyenne de 45,62 habitants au kilomètre carré, le territoire est occupé à 89 % par des terrains agricoles ou des forêts. Ainsi, une part importante de sa population habite dans une zone rurale, entre 33 % et 41 % selon l’Insee. L’Allier a aussi été profondément impacté par la désindustrialisation, qui « a emporté plusieurs milliers d’ouvriers et affaibli démographiquement les villes au passé usinier », observe le politologue.

Ces caractéristiques font du département de l’Allier une cible de choix pour le Rassemblement national puisque « le parti semble aujourd’hui l’exutoire privilégié en matière électorale pour les départements de la “France périphérique” ». Ces territoires désindustrialisés et ruraux sont, en effet, ceux où le RN s’est le plus implanté et obtient historiquement les meilleurs résultats. Mais, pour ce qui est de l’Allier, la possibilité de voter à l’extrême droite a mis du temps à apparaître dans l’esprit des Bourbonnais.

La lente ascension du RN dans l’Allier

Les Bourbonnais ont toujours été majoritairement réticents à se tourner vers l’extrême droite. Fabien Conord explique, au contraire, que l’Allier est historiquement plus ancré à gauche. « Dès le XIXe siècle, le département fut l’un des premiers foyers du socialisme avant d’être l’un des bastions du communisme au XXe siècle. » Ce passé a laissé des traces jusqu’à aujourd’hui, puisque le député de la première circonscription du département, Yannick Monnet (en poste depuis 2022), est affilié au Parti communiste français (PCF). Son prédécesseur, Jean-Paul Dufrègne, affilié lui aussi au PCF, a de plus été président du Conseil général de l’Allier de 2007 à 2015. Au niveau local, les communistes sont donc historiquement bien implantés puisque la mairie de Montluçon a été communiste pendant 24 ans, de 1977 à 1998 sous Pierre Goldberg, et de 1998 à 2001 sous Jean-Claude Micouraud. Auparavant, elle était dirigée par des maires de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), l’ancêtre du parti socialiste.

Toutefois, la gauche ne fait pas l’unanimité dans l’Allier et a perdu énormément de poids ces dernières années. Des secteurs comme celui de Vichy (3e circonscription) sont plus orientés à droite avec un maire, Frédéric Aguilera, et un député, Nicolas Ray, appartenant aux Républicains. C’est principalement par cette ville que le RN s’est mis en tête de conquérir l’Allier comme tous les départements français. « Dans cette agglomération, il atteint 15 % à la fin du XXe siècle mais stagne assez longtemps et peine surtout à mordre vraiment sur le reste du département », constate Fabien Conord. « Sa progression date essentiellement des années 2010. »

Malgré un investissement local moindre, le Rassemblement national s’est peu à peu implanté dans l’Allier jusqu’à obtenir une circonscription en 2022. En 2024 pourtant, lors des élections législatives anticipées, le triomphe annoncé du parti ne s’est pas produit, y compris dans le département où il a seulement réussi à réélire son député. La faible abstention et le barrage au RN ont permis aux « partis traditionnels » d’éviter une défaite importante. Cependant, Fabien Conord relativise la contre-performance du parti de Jordan Bardella. « Le front républicain a fonctionné dans de nombreuses circonscriptions mais son effet ne peut être qu’électoral et donc limité dans le temps puisque ses composantes refusent de gouverner ensemble ». Un paradoxe qui pourrait les désavantager au détriment du RN.

Un sentiment d’abandon

Si le Rassemblement national a sans arrêt progressé dans les urnes ces dernières années, ce n’est pas sans raison. Différents facteurs peuvent expliquer la progression de l’extrême droite dans l’Allier. La base de l’électorat du RN est constituée d’une population rurale dont est composée une importante partie du département. Ces derniers ne se sentent pas écoutés ou représentés par le gouvernement. Selon une enquête de mai 2024 de l’Institut Terram, un think tank dédié à l’étude des territoires, en partenariat avec l’Ifop, « la jeunesse rurale estime que ses besoins concrets ne sont pas suffisamment compris par les décideurs, les candidats aux élections successives ou les médias. » Cela a poussé 39,6 % des jeunes ruraux à voter pour Marine Le Pen aux élections présidentielles de 2022, ce qui correspond à plus du double par rapport au vote des jeunes urbains (18,1 %), toujours selon la même étude.

Carte de la densité de population des départements français au nombre d'habitants par kilomètre carré.
Carte de la densité de population des départements français au nombre d’habitants par kilomètre carré. Crédit : D.R.

Le RN a bien compris ce sentiment d’abandon et s’en est emparé de manière à être perçu comme la principale solution des ruraux. « L’accent [de leur programme] porte davantage sur l’importance des services publics en milieu rural, à un moment où l’État se désengage, constate Fabien Conord, et sur des questions très concrètes (le prix de l’essence par exemple), qui rencontrent l’intérêt des électeurs dans l’Allier comme d’autres départements. » C’est dans ces territoires, loin des centres de décision, que le RN remporte un important succès. La désindustrialisation et les difficultés des professions agricoles ont aussi mené à une perte de confiance dans la politique « traditionnelle ». Les électeurs bourbonnais du RN souhaitent désormais un changement radical et voient dans le parti un moyen de se retrouver dans une meilleure situation qu’ils considèrent avoir perdue.

Alors que nombre de ses habitants se sentent déjà déclassés, la politique du RN vis-à-vis de l’immigration plaît aussi à la France rurale. Le sociologue spécialiste des milieux ruraux, Benoît Coquard, explique dans L’Express que le parti « tire profit de cette forme de “colère rentrée” des habitants des zones rurales dans lesquelles il existe depuis longtemps un sentiment de mise en concurrence avec le reste de la société ». Pour une partie des électeurs ruraux du RN, « il n’y a pas assez de place pour tout le monde », ce qui les pousse à voter pour l’extrême droite qui a un discours « lucide  », à l’inverse des autres partis.

Graphique représentant le temps moyen, en fonction du moyen de transport, que mettent les ruraux et les citadins pour atteindre les commerces de proximité, les bureaux de poste, les médecins généralistes et les gares SNCF par exemple.
Estimation des temps de trajet en fonction des lieux de résidence. En campagne, le budget transport peut représenter jusqu’à 20 % des dépenses d’un ménage, augmentant ainsi sa vulnérabilité et son isolement. Crédit : D.R.

Un vote qui n’est plus tabou

Le Rassemblement national n’obtiendrait pas de tels résultats si le fait de mettre ce bulletin dans l’urne était encore tabou. Grâce au lissage de son discours, à la professionnalisation d’une partie des cadres du parti et à la complicité de certains médias, le RN s’est petit à petit imposé comme un parti comme un autre pour une partie de l’opinion publique. Les électeurs ne craignent plus de dire qu’ils votent RN et le parti n’inspire plus autant de méfiance.

Pour Benoît Coquard, le fait que les personnes votant pour le Rassemblement national se côtoient régulièrement participe à la banalisation du parti. « Quand vous êtes entouré de personnes qui, elles-mêmes, ont sauté le pas du RN depuis longtemps, qui expriment dans les conversations habituelles du quotidien leur attrait pour le RN, l’affinité avec l’extrême droite devient légitime et banale », affirme le scientifique. Cela s’applique aussi dans l’Allier où, depuis deux ans maintenant, un député du RN a été élu, et cela à deux reprises. « Le fait que certaines communes rurales aient apporté les trois quarts de leurs suffrages au député RN de la 2e circonscription illustre la normalisation de ce vote. Il apparaît dans ce cas comme l’expression d’une communauté », conclut Fabien Conord. 

Où en est l’extrême droite dans l’Allier ? Quelles sont les principales figures locales ? Qui sont et que souhaitent les électeurs du RN ? L’Allier et ses environs accueillent-ils des groupuscules extrémistes ? En quoi le passé du département influe-t-il sur son présent ? Y a-t-il des acteurs qui combattent la montée de l’extrême droite ? Ce sont toutes ces questions qui ont guidé ce dossier. Les articles essayent au mieux d’y répondre grâce à des portraits, des interviews, des reportages et des analyses.

Camille Chable