Le plateau de la Verrerie : préserver un milieu sensible face aux défis climatiques
Par Judith SEGUIN
Situé dans les Monts de la Madeleine, aux confins de la Loire et de l’Allier, le plateau de la Verrerie et ses tourbières abritent une faune et une flore rares et à protéger. Mais face aux menaces croissantes liées au dérèglement climatique, l’écosystème qu’il abrite est de plus en plus menacé. Afin que le plateau de la Verrerie soit au maximum épargné, plusieurs opérations sont menées pour préserver le site.
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Par un paradoxe qui pourrait étonner, sur le plateau de la Verrerie, ce sont les arbres, habituellement objets de toutes les prévenances des environnementalistes, qui constituent un danger pour la protection de la flore et de la faune. Géré par le syndicat mixte des Monts de la Madeleine depuis 2003 et par le conservatoire d’espaces naturels d’Auvergne-Rhône-Alpes, le site est l’un des derniers plateaux de landes des Monts de la Madeleine.
Offrant une vue sur le Roannais, les Alpes et l’Auvergne, il se distingue par des landes montagnardes typiques irisées de teintes rosées en fin d’été qui constituent un habitat essentiel pour plusieurs espèces. Il se caractérise aussi par la présence de tourbières, un écosystème qui se développe dans un milieu gorgé d’eau avec une acidité du sol propice à la non-décomposition des matières organiques. De fait, les végétaux croissent, vivent et meurent, mais comme ils ne se décomposent pas, ils finissent par former ce qu’on appelle la tourbe.
Ainsi, ces zones abritent une faune et une flore spécifiques et jouent également un rôle clé dans le cycle de l’eau et le stockage du carbone. « Les zones humides ne représentent que 6 % des zones terrestres mais 40 % des espèces animales et végétales ont une partie de leur cycle vital dans ces zones. 50 % des oiseaux et 30 % des espèces végétales remarquables et menacées dépendent des milieux aquatiques », indique Christian Amblard, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Leur préservation est donc indispensable.
« Le massif se réchauffe beaucoup plus vite que la plaine »
Les oiseaux et la faune en général sont en déclin partout en France, et le plateau de la Verrerie ne fait pas exception à cette règle. En 2015, sept éoliennes ont été installées autour de la tourbière, augmentant les risques pour certaines espèces d’oiseaux de voir leur démographie diminuer. « Même en n’étant pas en zone de culture intensive, on ne peut rien y faire. Sur les tourbières, les enjeux sont vraiment présents pour la faune qu’elles abritent, explique Armelle Sicart, directrice du syndicat mixte des Monts de la Madeleine et chargée du site Natura 2000. Il y a aussi un drainage en périphérie des tourbières pour récupérer certains milieux. »
Mais aujourd’hui, le principal enjeu pour ce milieu sensible est l’entretien des zones boisées environnantes. En effet, les landes sont un habitat essentiel pour plusieurs espèces d’oiseaux en déclin, comme les pies-grièches, le busard Saint-Martin et le busard cendré. Ces volatiles dépendent de ces espaces ouverts pour la chasse et la nidification. Le risque est donc leur disparition en cas de fermeture des milieux si la forêt progresse et si l’homme n’intervient pas.
Par ailleurs, le plateau comme d’autres massifs en France, subit un réchauffement rapide. « Dans le cadre du plan local d’urbanisme et de l’étude du climat depuis 2010, on a constaté qu’on était déjà à +4 °C par rapport à la normale. Donc, très clairement, le massif se réchauffe beaucoup plus vite que la plaine, notamment à cause de l’absence d’hiver rude », détaille Armelle Sicart. Il y a quelques années, la neige permettait de faire des réserves d’eau lorsqu’elle fondait au printemps. « Actuellement, ce n’est plus le cas », reprend-elle.
Dans ce contexte, préserver les tourbières devient crucial : elles stockent du carbone, régulent les flux d’eau et contribuent à la résilience du territoire face à la sécheresse. « Les zones humides stockent 30 % du carbone terrestre, soit deux fois plus que les forêts, explique Christian Amblard. Elles alimentent les nappes phréatiques et les cours d’eau en période de sécheresse et atténuent les inondations. » Leur dégradation entraînerait une perte irréversible pour la biodiversité et les services écosystémiques qu’elles fournissent. De nombreux facteurs qui amènent à une sauvegarde nécessaire du plateau de la Verrerie par les collectifs qui y sont attachés.
Les actions mises en place pour protéger le plateau
Pour bénéficier d’un suivi efficace, le plateau de la Verrerie et ses tourbières sont catégorisés espaces naturels sensibles par le département et font partie depuis 2001 du réseau européen Natura 2000, ce qui leur confère un statut de protection européen. « L’avantage de ces fonds, c’est que ça permet de ne pas laisser le site à l’abandon, sans entretien », affirme Armelle Sicart.
Afin d’éviter la colonisation par les arbres et les ligneux et donc de permettre à la faune et à la flore de se développer, plusieurs stratégies spécifiques sont mises en place. Tout d’abord, des lycées agricoles interviennent sur le site dans le cadre de « chantiers-écoles » pour contrôler l’avancée des boisements. Mais il y a aussi le pâturage d’animaux. « On s’est rendu compte que l’action mécanique ne permet pas de maintenir la mosaïque du milieu comme le pâturage le permet », indique Armelle Sicart.
Grâce à une estive remise en place en 2011, plusieurs animaux pâturent 37 hectares de landes. « Depuis 2016, c’est Cyril Michon qui fait pâturer ses animaux, des vaches, des chèvres ou des chevaux selon les périodes. La contrepartie est qu’il a un cahier des charges à respecter, il faut qu’il entretienne les clôtures par exemple. Cette année, il y avait 16 vaches génisses à partir d’avril et jusqu’aux premières chutes de neige, explique Perrine Ménadier, chargée de missions agroenvironnement au CEN Rhône-Alpes. Nous faisons une visite de l’état du plateau au printemps puis une en novembre pour voir les résultats du pâturage. »

Grâce à l’intervention humaine et animale, la faune du milieu reste assez stable. Cependant, le pâturage d’animaux ne parvient pas à lutter contre le développement de la fougère, qui peut alors prendre le dessus sur les milieux. « Ce n’est pas de la nature sous cloche, il faut continuer à intervenir. Sur le site, on a actuellement tout le cortège que l’on a tendance à trouver habituellement, comme le droséra, une plante carnivore, ou des espèces de papillons rares comme le cuivré de la bistorte », précise la directrice du syndicat des Monts de la Madeleine.
Chaque année, entre 4 000 et 6 000 personnes viennent visiter le site. Pour que le plateau de la Verrerie reste un lieu accessible aux touristes sans abîmer le territoire, une passerelle en bois a été aménagée sur la tourbière dans le cadre d’une opération de Natura 2000. « Les chemins sont bien indiqués et on n’a pas de surfréquentation. Il est simplement demandé aux randonneurs de tenir leur chien en laisse ou de refermer les clôtures derrière eux lorsqu’ils rentrent dans le parc de pâturage qui traverse le sentier de randonnée », explique Armelle Sicart.

Le plateau de la Verrerie et ses tourbières sont à la fois un trésor écologique et un indicateur des défis environnementaux auxquels plusieurs milieux sensibles font face. La pérennité de ce patrimoine naturel exige une collaboration entre les acteurs locaux et les institutions. À travers une gestion active et respectueuse, ces milieux peuvent continuer à offrir un refuge à une biodiversité unique et à jouer un rôle clé dans l’atténuation des effets du changement climatique, car « dame nature va continuer à évoluer », conclut Armelle Sicart.
Judith Seguin